Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France
inventaire préliminaire

Bretagne, Côtes-d'Armor

Perros-Guirec, Île aux Moines

Ensemble fortifié des Sept-Îles, dit ensemble fortifié de l'Ile aux Moines

Type de dossier : ensemble ; sous-dossier Date de l'enquête : 2006

Désignation

Dénomination : ensemble fortifié ; redoute
Partie(s) constituante(s) non étudiée(s) : batteries ; caserne ; murs de soutènement

Compléments de localisation

Numéro INSEE de la commune : 22168
Aire : Communes littorales des Côtes-d'Armor
Canton : Perros-Guirec
Milieu d'implantation : isolé

Historique

Commentaire historique : Les différents éléments et édifices constitutifs du patrimoine militaire de l'Île aux Moines sont datés entre le 2ème quart du 18ème siècle et le 2ème quart du 20ème siècle, si l'on y rajoute la cale réalisée par l'Organisation Todt, pendant la seconde guerre mondiale.
Nous avons repéré l'ensemble des ces édifices et étudié particulièrement le fort, la batterie de Cosmoguer, la caserne et ses murs d'enceinte et de soutènement, ainsi que le corps de garde de l'Île Bono.

Les Sept-Iles :

Au large de Perros-Guirec, l'archipel des Sept-Iles occupe une place un peu à part sur le littoral trégorrois : il peut être en effet qualifié de véritable avant-poste défensif et possède essentiellement une vocation militaire que nous étudierons en détail. L'archipel ne connaît quasiment aucune autre occupation humaine, bien qu'il soit également un lieu de relâche fréquenté par divers bâtiments.
Au Nord de l'isle de Tommée, une grande lieue, & à six lieues à l'Ouest quart de Nord-Ouest de Brehac, sont les Sept Isles, au travers desquelles on ne peut naviguer ; de l'isle la plus à l'Est s'étend un banc de rochers sous l'eau du côté du Sud sur l'extrémité duquel il y a un banc de rochers sous l'eau, qui est bonne marque pour éviter ledit banc, du côté de l'Ouest desdites isles s'étend encore quantité de roches dessus & dessous l'eau, ce qui fait qu'il ne faut pas les approcher de trop près. (sources : Bougeard : "Le Petit Flambeau de la mer", Faure, le Havre-de-Grâce, 1770).
Sur le plan de l'ingénieur-architecte Garengeau daté de 1732 (AD 35), on peut situer les premiers projets de fortifications littorales : redoute, retranchements et batteries. Sur le plan de masse de cultures daté de 1805 et sur le plan daté de l'an XIII (1806), on peut remarquer sur l'Île Bono, la guérite au sud-ouest, le corps de garde et la batterie au nord, et sur l'Île aux Moines, les corps de garde, le donjon, la caserne et la poudrière.
Si on considère le plan du site, réalisé par le Conservatoire du littoral, on peut situer les différents ouvrages de défense militaire, datés du second quart du 18ème siècle (1740-45) : le fort à pont-levis (avec redoute, réduit, logement de la garnison, corps de garde), la caserne (logement pour la garnison), récemment restaurée, avec le puits et le four à pain, encore en état, les murets de fortification autour du chemin de ronde (en partie détruits ou restaurés), les 5 batteries de côte dont la batterie du Veau (la plus importante de l'île, qui interdisait aux corsaires de mouiller entre l'Île Plate), l'ancienne poudrière et la batterie de Cosmoguer, qui protégeait des attaques à pied venant de Bono, à l'est, les nombreux corps de garde, dont celle accolée à la batterie de Cosmoguer, les chemin de ronde (au centre et au nord), la cale actuelle datée de 1949-50 et l'ancienne zone de débarquement.
On peut aussi remarquer la tombe de Louis Ollivier Biez, où est gravé le texte suivant : "Ci-git Louis Ollivier Biez, âgé de 65 ans, époux de Catherine Gardaire, maître hydrographe et garde d'artillerie au fort - décédé le 17 mars 1799 – requiescat in pace amen".
A remarquer que l'île aux Moines était la seule île à posséder un point d'eau potable, une source avec une ancienne fontaine au sud et un puits pour la caserne, qui ont facilité son occupation par une garnison importante.
Datation(s) principale(s) : 2e quart 18e siècle ; 19e siècle ; 2e quart 20e siècle
Date(s) : 1739 ; 1740 ; 1741 ; 1742 ; 1744 ; 1747 ; 1752 ; 1754 ; 1755
Justification de la datation : daté par source
Auteur(s) : Jean-Siméon Garangeau (ingénieur) ; Joseph-Marie Parrocel (ingénieur) ; Chevalier Mazin (ingénieur) ; Organisation Todt (ingénieur militaire)
Justification de l'attribution : attribué par source

Description

Commentaire descriptif : Les fortifications de l'île aux Moines et de l'Île Bono sont nombreuses : le fort et la caserne sont en cours de restauration. La mise en sécurité du fort (redoute) est aujourd'hui effective : le fort présente un plan en Tsur 2 étages, avec des murs de 8 mètres de hauteur. La distribution aux étages du fort se fait par un escalier à vis en pierres de taille, dont l'une des marches fèlée a été consolidée avec une inclusion de fibre de verre. Un 2ème escalier à vis côté ouest a disparu ainsi que les planchers des étages. On peut remarquer un arc de décharge au-dessus des ouvertures de la partie ouest en particulier, où sont disposées 2 pièces avec cheminée. L'étage supérieur est voûté comme celui du rez-de-chaussée ; il se termine par une terrasse avec parapet. La couverture a été refaite en ardoises de Milliau.
La batterie de Cosmoguer, le corps de garde et le magasin à poudre ont été restaurés, mais les 4 autres batteries mériteraient d'être rénovées. La batterie sud du fort a été restaurée pendant l'été 2006. Le grand corps de garde de partie sud-ouest est en ruines. Le corps de garde de l'île Bono est en ruines. Les chemins de ronde avec leurs talus empierrés ont été restaurés pendant l'été 2006 par le Conservatoire du Littoral, ainsi que les murs de clôture restants. Les murs de défense, d'enceinte et les murs de soutènement en bordure de côte (la caserne, le grand corps de garde et Cosmoguer) sont dans l'ensemble en bon état, après quelques travaux de rénovation. Le travail de restauration des murets défensifs du fort, appliquant les techniques traditionnelles est en cours de finition.
Matériau(x) de gros-oeuvre et mise en oeuvre : granite ; pierre de taille ; moyen appareil ; moellon
Etat de conservation : mauvais état ; restauré ; vestiges ; désaffecté ; inégal suivant les parties

Intérêt de l'oeuvre

Intérêt de l'oeuvre : à signaler
Observations : L'ensemble de ces vestiges de guerre et de défense littorale méritent d'être étudiés et protégés. La restauration et l'interprétation de ces édifices sont en cours par le Conservatoire du Littoral et la mairie de Perros-Guirec.

Situation juridique

Statut de la propriété : propriété publique ; propriété privée
Date(s) et nature de la protection MH : 1975/09/30 : inscrit MH
Précisions sur la protection : Fort de l'Île aux Moines, y compris le mur d'enceinte (cad. D 2282) : inscription par arrêté du 30 septembre 1975.

Le fort de l'île aux Moines et ses défenses côté nord
Plan particulier de l'Île aux Moines par Garangeau en 1718, annoté par J. J. Salembier


Documentation

Bibliographie

DUBREUIL, Léon, GOURHAND, M. L'archipel des Sept-Iles (Côtes-du-Nord) . Perros-Guirec : S.I. de Trégastel et de Perros-Guirec. 1964, p 8.

LEVASSEUR, Olivier. Les usages de la mer dans le Trégor au 18ème siècle. Rennes, thèse de 3ème cycle, (CRHISCO UPRES A-CNRS 6040), Centre de Recherches historiques sur les Sociétés et Cultures de l'Ouest, UHB, Rennes 2, juillet 2000.

SALEMBIER, Jean-Jacques. Sept-Îles : sept époques. Lannion : Impram, 1994.

SALLIER DUPIN (de), Guy. La mer et la révolution dans les Côtes-du-Nord. Saint-Brieuc : Les Presses Bretonnes, 1992, p.184-186.



Annexes

  1. Les défenses côtières du Trégor au cours du 18ème siècle : (synthèse proposée d'après les recherches de Olivier Levasseur "Les usages de la mer dans le Trégor au 18ème siècle").

    Au 18ème siècle, le littoral trégorrois s'intègre dans un ensemble défensif plus vaste que ses simples frontières et comprend l'ensemble de la côte nord de la Bretagne. Sur un plan militaire, les défenses côtières trégorroises sont complétées par les deux ensembles fortifiés majeurs : les Sept-îles et le château du Taureau.

    Les Sept-Îles

    Les Sept-îles se trouvent au large de Perros-Guirec et constituaient au 18ème un enjeu dans la défense du littoral. et l'un des maillons de la défense côtière de la Bretagne Nord, en particulier contre l'Angleterre. Les guerres successives (Succession d'Autriche, guerre de Sept ans et guerre d'indépendance américaine), ont renforcé son rôle par sa position avancée : il s'insérait en effet entre Saint-Malo, le Cap Fréhel, avec Bréhat d'un côté et l'ensemble Baie de Morlaix/île de Batz, rade de Brest de l'autre.
    C'est à partir des années 1739-1740 que fut prise la décision de construire un ensemble fortifié destiné à améliorer ses capacités d'avant-poste défensif contre les offensives venues du large .

    Description du site

    L'archipel des Sept-îles est situé au large de la côte Nord de la Bretagne et dépend administrativement de la commune de Perros-Guirec, non loin de Lannion. Il constitue, depuis 1976, une réserve naturelle de 40 hectares pour la protection des oiseaux.
    Il est constitué par : l'Île aux Moines, L'île Bono, L'île Plate, L'île Rouzic, L'île de Cozlan, l'île Melban et de l'île au Cerf. On peut y ajouter l'île Tomé, plus proche de la côte. Ces îles sont de taille différente et d'intérêt variable comme nous allons pouvoir le voir.
    Nous disposons pour cette étude d'un certain nombre de descriptions géographiques de Sept-îles. L'une d'entre elles, selon Habasque, remonterait à 1373.

    En 1373, le Sgr de l'île de Rhé, de Marans et d'autres lieux décrivait ainsi ces îles : Elles sont désertes et le grand Pingouin s'y montre quelquefois. Les macareux ou perroquets de Mer arrivent des extrémités du monde, pour déposer leurs oeufs en ces doux asiles de verdure et de fleurs (...) Là, les bernaches s'abattent en nuées immense. Le bruit de leurs ailes ressemble au mugissement des vents orageux sur les flots. Sources : "Les invalides de l'île-aux-Moines 1739-1789, Chronique d'une garnison côtière au 18ème siècle", Annales de Bretagne, tome 91, n°1, 1984, p. 39-57.

    C'est enfin un lieu ou l'on ne peut se porter (...), car trop exposé aux injures du tems et insultes de la mer. La garnison qu'y s'y trouvera écrira d'ailleurs pour se plaindre à l'Intendant Nous nous trouvons dans une île déserte et privée de tous secours. Les multiples travaux d'entretien et de ravitaillement s'en trouvaient donc rendus très délicats.

    Les Sept-îles elles-mêmes sont non seulement un milieu hostile, mais de plus les abords de l'archipel sont dangereux. Provost de Boisbilly, Lieutenant Général de l'amirauté de Morlaix déclarait d'ailleurs en 1734 que tous les bâtiments qui croisent dans la Manche viennent toujours reconnoître les Sept-Isles, qui sont les écueils les plus dangereux de la Manche (...) Ce n'est partout que banc de rochers, que courant violents comme des ras, chaque banc de rochers ayant sa marée et son courant particulier. Il y périt tous les ans une quantité de navires. Sources : Arch. Nat. Mar. C4169. Cet état de fait nous est confirmé par Robien, en 1745 : Il n'est pas sûr de naviguer trop près de ces îles, s'étendant de là plus à l'Est un banc de roches sou l'eau du côté du Sud (...). Du côté de l'Ouest de ces mêmes îles s'étend encore une chaîne de rochers dessus et dessous l'eau (...). Au Nord-Ouest du bout occidental des Sept-Isles, on rencontre un écueil sous l'eau : il paraît de basse-mer.

    Si l'on examine la situation île par île, alors l'île aux Moines n'est abordable que dans la moitié de son pourtour, la partie qui regarde la terre étant défendue par une quantité de rochers qui sont à fleur d'eau, les plus petites chaloupes ne peuvent en approcher.
    Bono n'a pas grand intérêt, elle ne peut être regardée que comme une vedette en venant de l'île aux Moines, pour observer les barques qui pourroient passer entre elle et celle de Melban.

    Quant à cette dernière, on peut bien y aborder (...) il vient sur cette isle de très bonne herbe, il y a quantité de lapins.
    Par contre l'île Rouzic est moins bonne, puisqu'il n'y vient que des mauvaises herbes, et en très petite quantité.
    La situation de l'île Plate s'apparente à celle de Melban. En effet, il y vient quantité de bonne patûre (...). Il y a aussi quantité de lapins qui sont très bons

    L'île au Cerf n'est qu'un rocher élevé, aride. Sources : Arch. nat. Mar. D222. Pourtant selon Garangeau, la seule chose que l'on trouve sur cette isle est de l'eau à boire. Sources : AD 35, C1071, Garangeau à l'intendant.
    Régis de Saint-Jouan, à l'article "Sept-îles" de son "Dictionnaire...des Côtes-d'Armor" signale comme seul événement concernant les Sept-îles au 18ème siècle qu'en 1720, les anglais s'emparèrent des Sept-îles et que ce fut après que fut construit le fort de l'île-aux-Moines pour la défense de la Côte.

    Cette courte description est-elle valide, ou ne peut-on pas y voir l'héritage d'une peur ancienne ? C'est ce que nous allons essayer de voir ici.

    Habasque, en 1832, écrit (p. 64) que des corsaires de Jersey et de Guernesey s'étant emparé de ce petit archipel, et s'y étant maintenu fort longtemps, le gouvernement se décida en 1720 à y former quelques établissements défensifs.
    Un siècle plus tôt, Provost de Boisbilly, dans son "Mémoire au sujet des Sept-îles" déclarait que le second établissement qu'il convient de faire dans ces isles et pour s'en assurer la libre disposition pendant la guerre avec l'angleterre ou alors ces isles sont l'azîle et le repaire des habitans de Gersay et Grenezay, tous corsaires et pirates qui s'y réfugeoient pendant les dernières guerres et ruinoient notre commerce en faisant quantité de prises sur les françois. Tous ce qui paraissoit à la hauteur des Sept-îles devenoit la proye de ces pirates lesquels à couvert de toute attaque dans ces Sept-Isles, dont ils ont une connoissance intime ne sortoient qu'à coup sûr, lorsqu'ils voyoient des barques ou des vaisseaux qui ne pourroient leur résister. Sources : AN Nat. Mar. D2 52.
    Ces corsaires anglo-normands ont occupé ces îles de manière plus concrète en y établissant une camp temporaire :
    Installer et faire vivre autant de personnes sur un espace si réduit nécessite des installations : c'est ici qu'est une petite chaussée de pierres seiches commencées par les corsaires ennemis pour y mettre quatre ou cinq chaloupes à l'abry, mais ils ne l'ont pas finie. Sources : AD 35, C1071 : description des Sept-Iles par Garangeau, 1739.

    Le premier gardien des Sept-Îles : Pierre Tassel

    Les Sept-îles sont depuis au moins le 15ème siècle dans les dépendances de l'abbaye de Bégard. Les moines y auraient construit un couvent, assez vite abandonné à cause des conditions de vie très difficiles.

    Ce n'est qu'à partir de 1727 qu'un homme résida de manière permanente aux Sept-îles. Il s'agit de Pierre Tassel, pilote côtier. Cet établissement est relaté par Garangeau en 1741 de la manière suivante : Le nommé Tassel, pauvre matelot, sa femme & ses enfants ne sachant que devenir, s'avisèrent de se retirer sur l'isle aux moines, l'une des Sept isles il y a environ 14 ans. Ils avoient une petite chaloupe par le moyen de laquelle ils pêchoient et pilotoient les petits bastiments qui se trouvoient dans ces parages & les mettoient en seureté et en prenoient des certificats. Ils les portèrent à M. l'Intendant de Brest, luy firent entendre qu'ils seroient très utîle sur cette isle pour la marine s'ils avoient une bonne chaloupe. Elle luy fut accordée et le sieur Tassel mis à la demye-solde à 12 livres par mois.
    Ils se logèrent sous terre dans l'isle aux moines avec mur de pierres seiches couvertes de fougères ou l'on ne voudroit pas exiger des chiens. Trois des fils ont toujours navigué pour les fortifications avec deux autres matelots, lesquels ont eté bien payé, de même que le père lorsqu'il a esté emploié et a rendu de petits services, a fourny quelques petits morceaux de bois & planches, on luy a rendu d'autant ou plus. Sources : AD 35, C1071, 23 février 1741.

    Léon Dubreuil nous donne d'autres informations. Selon lui, Tassel avait obtenu de François Roger Robert, intendant de la marine de Bretagne, l'autorisation de s'établir à l'île aux moines. Il se proposait d'empescher le transport des chanvres de la terre ferme dans les isles ou les habitants de gersay et de Grenezay venoient les acheter en fraude aux gens du pays. Sources : L. Dubreuil, M. Gourhand, "L'archipel des Sept-Iles (Côtes-du-Nord)", S.I. de Trégastel et Perros-Guirec, 1964, p. 28.
    Provost de Boisbilly indique que Ledit Pierre Tassel, pilote est étably dans ces isles ou il a bâti une petite cabane pour laquelle il a dépensé le peu de biens qu'il avoit sans avoir ancore rien reçu pour les services qu'il a rendu qui sont considérables (...) Ledit Tassel a d'ailleurs sauvé plusieurs bâtiments et barques du danger du naufrage et facilité la coupe du goémon sur toute la coste Sources : AN nat. Mar. D252, pièce 108.

    Bien que son habitation ait été détruite, Tassel resta sur place, recevant sans doute quelques soutiens en nature de la part de l'amirauté : son rôle est en effet celui d'un gardien, d'un guetteur et d'un sauveteur, le tout non entretenu. Hormis les trafiquants, tout le monde à intérêt à l'avoir sur place. Nous n'avons pas de traces de son activité entre 1735 et 1739.

    Le Lancement du projet et le démarrage des travaux

    La décision de construire un poste fortifié aux Sept-îles prit forme vers 1734 : mais ce n'est qu'en août 1739 que le maréchal de Brancas informe le Comte de Maurepas qu'il serait d'avis qu'on construisit incessamment une bonne redoute pour y établir un corps de garde et des batteries. Si vous êtes de mon avis, comme je croy que vous le serez, vous aurez la bonté de m'appuyer L'ingénieur Garangeau est alors chargé de rédiger un projet et, le 9 octobre 1739, Brancas en accuse réception, indiquant que sa majesté approuvera ce que je fasse executer tout ce qui a esté proposé par M. de Garangeau, du moment que je l'estimoit nécessaire. La nécessité, m'en a paru bien grande, et doit, je croy, vous paroîte telle depuis que vous avez vu comme moy, les lettres et les mémoires de M. Garangeau.
    Sources : AN Mar. B3394, F154.

    Garangeau rédigea donc en novembre 1739 un mémoire destiné à indiquer aux autorités (il est adressé au marquis de Brancas) les mesures à prendre pour pouvoir commencer les travaux au plus vite.

    C'est en fait un projet pour l'établissement du chantier sur les Sept-îles, consistant en des baraques de charpente et planches pour retirer et loger au moins une vingtaine d'ouvriers. Il faudra d'abord leur fournir les paillasses, draps, couvertures et ustensiles, une forge, le tout grany du nécessaire, après quoy travailler à un plus grand logement dont les murs seront de pierre à mortier de terre, et un réduit pour celuy chargé de la conduite. Ces premières constructions sont indispensables aux travaux. Mais il faut encore trouver un homme capable de les conduire.

    Pour Garangeau, la saison doit être mise à profit pour avancer les travaux : on pourroit travailler l'hyver à tirer du moillon sur les lieux, aplanir l'assiette du rocher ou l'on foit fonder, faire les retranchements marqués au plan, faire tirer et tailler de la pierre de taille à l'isle Grande autant qu'il se pourroit, et les autres préparatifs convenables pour rendre le tout fait dans juillet prochain. Je suis persuadé que le Sr Verron s'attachera à faire travailler solidement et avec diligence. En ce cas, il faut envoyer une somme de 1 000 livres pour commencer les préparatifs dont on fait mention cy-dessus.

    Dès l'année suivante, on vit intervenir Parrocel, un ingénieur souvent rencontré sur les côtes trégorroises. Selon lui la reprise des travaux s'avérait indispensable, mais il insistait à la fois sur la nécessité de finir les travaux, mais également sur les difficultés rencontrées sur cette île. Il dressa donc deux plans, qui allaient lui permettre d'engager la construction de la redoute.

    Ce fut finalement l'entrepreneur Verron qui fut chargé de la conduite des travaux. Il réunit en mai 1740 quelques ouvriers de Lannion, la plus grande partie des autres venant de Saint-Malo et des paroisses voisines. Il était prévu que la pierre de taille vienne de l'île Grande.
    C'est pourtant un ingénieur ordinaire du Roi qui supervisa sur place les travaux : il s'agit de M. Des Costes, seigneur d'Eyrignac. Très vite, on s'aperçoit de la dureté du chantier, comme en témoignait Garangeau le 9 mai : La continuation du mauvais tems me désole pour les Sept-Isles où les ouvriers souffrent de manière qu'à peine peuvent-ils paroître dehors, & l'on a esté quatre jours entiers sans pouvoir aborder l'isle sans aucune provisions que des biscuits et de l'eau. La pierre du lieu est d'une dureté infinié à tailler. De plus, les ouvriers ne disposent pas de pain pour leurs repas. On est obligé d'envoyer chercher des pierres aux isles adjacentes, les voiturer par mer, les monter à bras du débarquement sur l'isle assez loing et à plus de cent pieds [3, 2m]de haut.

    1740, Garangeau est obligé de constater le retard des travaux, tant il y a de faux frais, par les mauvais tems et vents contraires dans ce lieu où il faut tout y porter par mer, et quelquefois être sept à huit jours sans pouvoir y aborder l'isle.

    Pourtant, Garengeau constatait en octobre 1740 que les travaux ont bien avancé. Garangeau dressa à nouveau des plans en novembre 1740.

    Un an plus tard, en novembre 1741, la redoute et les batteries étaient achevées et les clés du magasin ont été remises à Tersell (sic), gardien entretenu par le Roi. Il ne restait plus qu'à y envoyer un détachement d'invalides. A cette date, les travaux doivent donc s'interrompre, à cause du mauvais temps, mais également parce que Parrocel était également chargé d'exécuter les travaux du château du Taureau. Il ne restait alors plus qu'à terminer le logement de l'officier de la place et à rendre praticable le chemin qui conduit jusqu'à la redoute.

    Descriptif des travaux réalisés

    Les travaux définitifs furent achevés dans le courant de l'été. On peut estimer que le poste des Sept-îles fut achevé à cette date. Ce poste n'était pas conforme au premier projet de Garangeau du 16 novembre 1739. Si l'on consulte les plans réalisés par l'ingénieur conservés aux archives départementales d'Ille-et-Vilaine, l'on peut constater des très nettes différences.

    Le premier plan particulier de l'isle aux Moines et des projets de fortifications que l'on estime nécessaire pour commander aux deux seuls mouillages des Sept Isles est daté du 16 novembre 1739. Il mentionne :

    - deux batteries à construire, l'une de maçonnerie à établir sur le rocher de Cosmoguer (au sud-sud-est) qu'il faut donc relier à l'île par un pont. L'autre de gazon au nord-nord-ouest.
    - Une redoute de forme pentagonale, située sur une hauteur au sud-ouest de l'île.
    - Des chemins de communications qui occupent exclusivement la côte nord-est de l'île.
    Le second Plan est intitulé "plan de l'isle aux Moines et de sa fortification", daté du 29 novembre 1740. Il prenait en compte les réalisations, qui furent beaucoup plus nombreuses.
    - La batterie de Cosmoguer se trouvait sur l'île, on lui a adjoignit un magasin ainsi qu'une guérite.
    - La seconde batterie se trouvait un peu plus au sud que l'emplacement envisagé ; elle se vit également adjoindre un magasin et une guérite.
    - La redoute surplombait cette dernière batterie, elle a perdu sa forme pentagonale et son emplacement initial, puisqu'elle se trouve sur une hauteur à l'est. Les plans de cette redoute révèlent une construction complexe, qui fut le véritable point fort de l'île.
    - Le sous-sol n'était constitué que d'un magasin à poudre auquel un escalier intérieur donnait accès.
    - Le rez-de-chaussée comprenait des toilettes, une caserne pour huit hommes et un corps de garde avec l'emplacement pour deux lits ainsi qu'un magasin aux vivres.
    - au premier étage, la chambre de l'officier qui était au-dessus du magasin aux vivres et occupait la même superficie, tandis qu'une caserne unique était prévue pour 12 hommes, plus un lit dans une petite pièce séparée. Les deux locaux étaient indépendants et desservis par deux escaliers séparés.
    - Enfin une plateforme occupait le dernier étage. Il ne semble pas qu'il était prévu d'y établir des pièces de batteries. Ce bâtiment était chauffé par deux cheminées.
    - A l'extérieur, un petit bâtiment constituait le hangar à bois et abritait également quatre toilettes communes.
    - Un ensemble de retranchements en gazon tenait lieu de réseau de communication, une guérite isolée se trouvait à mi-chemin entre la batterie de Cosmoguer et l'ensemble des fortifications
    Soit un ensemble de bâtiments sur la côte nord de l'île, constitué de la cabane du gardien, d'un magasin général et du logement de canonniers.
    Le bâtiment principal comprenait au rez-de-chaussée, deux magasins, une première chambre de 4 lits, l'escalier d'accès à l'étage, un seconde chambre de 3 lits (caserne d'où on pourra entendre la messe) et la chapelle au fond de cette chambre. Un petit bâtiment accolé constituait le logement de l'ingénieur (pour la durée de la construction) tandis qu'une construction temporaire servait de baraque des ouvriers. Ces deux dernières constructions n'avaient qu'un étage.
    Au premier étage du bâtiment principal, trois salles destinées au repos des soldats, de cinq, quatre et cinq lits. ce bâtiment était chauffé par deux cheminées.
    - un puit se trouvait immédiatement à l'extérieur, tirant partie d'une source présente sur l'île.
    Ce bâtiment pouvait donc abriter 21 soldats. C'est cet ensemble de bâtiments que l'on peut encore voir de nos jours sur place.
    La première garnison, arrive pourtant à son poste au cours de ce mois de décembre 1740. La construction du fort n'est pas passé inaperçue, et le 26 juillet 1741, une frégate anglaise vient mouiller aux Sept-îles, son commandant avoit demandé à en visiter les fortifications, ce qui luy avoit été refusé.
    En janvier 1747, l'île-aux-moines était encore habitée par 55 personnes : le commandant, 37 hommes (des fusiliers, un tambour et un cannonier), 12 matelots, et le gardien Tassel ainsi que sa famille (sa femme et deux enfants).
    En avril 1747, un nouveau commandant arrivait au fort et écrivait au subdélégué de Lannion : M., je suis arrivé hier 15 courant pour y prendre le commandement (...). Il est nécessaire, M, que vous me donniez vos ordres pour me faire fournir tout le petit nécessaire pour faire mon ordinaire et je n'y ai trouvé rien du tout, même pas de draps, qu'un mauvais matelas de soldat et drap de soldat. Je vous prie de m'envoyer tout ce qui est nécessaire le plus tost qu'il vous sera possible car je ne peut faire ni soupe, ni fumet, ni fricassée. Je n'ay trouvé pour tout qu'une très mauvaise casserole, qu'un mauvais tripier pour tout meuble (...) .
    Très vite, les relations entre le gardien du fort, Tassel et le commandant s'envenimèrent, à tel point que l'amiral de France doit, reprenant la méthode utilisée par le maréchal de Brancas, rendre une nouvelle ordonnance depuis Hennebont le 12 juillet 1747. Les querelles ne cessèrent qu'au décès de Tassel.


  2. Voir aussi enquête thématique régionale (fortifications littorales) - 2003 - Guillaume Lecuillier : Redoute-réduit (Sept-Iles (les), Ile aux Moines) : URL


  3. Voir aussi enquête thématique régionale (fortifications littorales) - 2003 - Guillaume Lecuillier : Fort (Sept-Iles (les), Ile aux Moines) : URL


  4. Voir aussi enquête thématique régionale (fortifications littorales) - 2003 - Guillaume Lecuillier : Ensemble fortifié (Sept-Iles (les), Ile aux Moines) : URL


  5. Voir aussi enquête thématique régionale (fortifications littorales) - 2003 - Guillaume Lecuillier : Corps de garde (Sept-Iles (les), Ile aux Moines, fort) : URL




Illustrations

Des. 1
Plan particulier de l'Île aux Moines par Garangeau en 1718, annoté par J. J. Salembier
Des. 2
Plan particulier de l'Île aux Moines par Garangeau non daté : détail de la chapelle en ruines (AD 35)
Des. 3
Plan particulier de l'Île aux Moines par Garangeau, 1739 (AD 35)
Des. 4
Le plan des défenses de l'île aux Moines par Garangeau, daté du 16 novembre 1739  : remarquer l'emplacement de la fontaine, les batteries, la redoute et les retranchements (AD 35)
Des. 5
Ensemble des fortifications réalisées en 1740 et 1800 (J.J.Salembier)
Des. 6
Dessin par l'ingénieur Lefebvre en 1744 : le fort voûté, entouré d'une enveloppe, à l'épreuve de l'artillerie (J.J.Salembier)
Des. 7
Le plan de l'Île aux Moines et des fortifications, par Garangeau, daté du 29 novembre 1740, annoté par J.J. Salembier (J.J. Salembier)
Des. 8
Le plan de l'Île aux Moines et des ses fortifications, par Garangeau, daté du 29 novembre 1740 (AD 35)
Des. 9
Le plan de la caserne de l'Île aux Moines par Garangeau, daté du 27 novembre 1740 (AD 35)
Des. 10
Plan de la redoute de l'île aux Moines, des fondements et du magasin à poudre, par Garangeau, le 29 novembre 1740 (AD 35)
Des. 11
Plan de la redoute de l'ïle aux Moines par Garangeau, 1er étage, le 29 novembre 1740 (AD 35)
Des. 12
Plan de la redoute de l'ïle aux Moines : la plateforme, par Garangeau, le 29 novembre 1740 (AD 35)
Des. 13
Extrait du plan de masse des Sept-Îles, 1805 : remarquer le bâti de défense littorale, les murets littoraux, les landes et les nombreuses pâtures (AD 22)
Fig. 14
La citadelle au début du 20ème siècle (AD 22)
Fig. 15
Le donjon de l'Île aux Moines, entre les deux guerres, avant sa restauration (LPO)
Des. 16
Plan du site : extrait du panneau d'interprétation du site défensif des Sept-Îles (Conservatoire du littoral)
Fig. 17
Panneau d'interprétation du site défensif des Sept-Îles (Conservatoire du littoral)
Des. 18
Extrait : carte marine des Sept-Îles (SHOM, DDE 22)
Fig. 19
Approche du site fortifié depuis le sud-est : remarquer le mur Est aveugle et la baie dans le mur du sud de la redoute
Fig. 20
Vue de la façade est de la redoute, réduit : remarquer l'absence d'ouvertures
Fig. 21
Façade nord : vue de l'entrée fortifiée de la redoute, réduit, remarquer l'assomoir au-dessus de la porte d'entrée
Fig. 22
Façade nord : vue de la brétéche flanquant le pont-levis de la redoute, réduit (assemblage des pierres en quinconce)
Fig. 23
Façade ouest : vue de la redoute depuis l'ouest avec les murs défensifs
Fig. 24
Façade nord : vue de l'intérieur de l'entrée fortifiée de la redoute, réduit
Fig. 25
Façade ouest du fort : vue du corps de garde (murs refaits, rejointoillés et ravallement cimenté)
Fig. 26
Façade est : détail des meurtrières, remarquer le jointoillement refait à l'ancienne des moellons : mélange de sable argileux, chaux et brique pilée
Fig. 27
Meurtrière de la terrasse côté nord
Fig. 28
Façade nord-ouest : meurtrière de la tour, dont les joints ont été refaits
Fig. 29
Baie ouverte sur la façade sud-ouest de la redoute avec les barreaux d'origine
Fig. 30
Baie ouverte sur la façade sud-ouest de la redoute, avec les persiennes refaites en bois pour l'aération
Fig. 31
Détail des joints de la redoute refaits traditionnellement avec de la poudre de brique
Fig. 32
Piliers d'entrée du fort refaits avec les pierres trouvées sur place dont la pierre d'angle
Fig. 33
Murets d'enceinte restaurés, situés devant le fort sur un sol aujourd'hui rechargé
Fig. 34
Chapeau du mur restauré du côté nord de la terrasse
Fig. 35
Vue en direction de l'ouest : la terrasse du fort, refaite avec le circuit d'évacuation de l'eau de pluie
Fig. 36
Le parapet du mur servant de garde corps du côté ouest de la terrasse
Fig. 37
Détail du parapet de la terrasse : agencement des pierres du couronnement
Fig. 38
Détail de l'agencement des pierres du parapet du mur d'enceinte de la terrasse (80 cm de ht)
Fig. 39
Le circuit des eaux pluviales sur la terrasse dallée du fort
Fig. 40
Façade nord-ouest du corps de garde : latrines en créneau de fusil
Fig. 41
Façade sud-ouest du fort : vue du corps de garde (couverture refaite en lauzes de l'Île Milliau)
Fig. 42
L'escalier en colimaçon qui distribue les étages (en partant de la terrasse)
Fig. 43
Arc de décharge au-dessus des ouvertures de la façade ouest
Fig. 44
Façade nord intérieure : l'une des deux monumentales cheminées située dans les salles de garde du rdc, en cours de réfection
Fig. 45
Détail de l'appareillage de la voûte en cours de réfection (couvrant les 2 salles) : joints refaits avec du mortier de brique rouge
Fig. 46
Vue générale du grand corps de garde de l'Île aux Moines, au sud de la redoute : remarquer les murs de défense et la batterie plus à l'ouest
Fig. 47
Vue générale du site d'approche (en venant de l'ouest) du grand corps de garde de l'Île aux Moines, au sud-est de la redoute : remarquer les murs de defense
Fig. 48
Le chemin de ronde central, bordé de talus enmurés
Fig. 49
Le fort de l'île aux Moines et ses défenses côté nord
Fig. 50
Pierre tombale située près du phare datée de 1799
Fig. 51
Détail de la pierre tombale, datée de 1799 : tombe d'un garde Louis Ollivier Biez

Voir

Perros-Guirec, Présentation de la commune
Perros-Guirec, Île aux Moines, Caserne
Perros-Guirec, Île aux Moines, Murs de soutènement et d'enceinte de la caserne
Perros-Guirec, Île aux Moines, Ouvrage fortifié : murs défensifs et chemins de ronde de l'Île aux Moines
Perros-Guirec, Île aux Moines, Quais et cales de l'Île aux Moines
Perros-Guirec, Ile aux Moines ; Ile Bono, Batteries des Sept-Iles
Perros-Guirec, Île Bono, Corps de garde de l'Île Bono

Ministère de la Culture et de la Communication (Direction Régionale des Affaires Culturelles de Bretagne / Service Régional de l'Inventaire) / Conseil général des Côtes-d'Armor. Chercheur(s) : Prigent Guy. (c) Inventaire général, 2006 ; (c) Conseil général des Côtes-d'Armor, 2006. Renseignements : CID-documentation patrimoine, 6 rue du Chapitre, CS 24405, 35044 Rennes CEDEX, Tél. : 02-99-29-67-61. Document produit par Renabl6 : (c) Pierrick Brihaye (DRAC Bretagne) / Yves Godde (Ville de Lyon)