Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France
inventaire préliminaire

Bretagne, Côtes-d'Armor

Pleumeur-Bodou, Ile Grande

Carrières de l'Ile Grande et de Pleumeur-Bodou

Type de dossier : collectif Date de l'enquête : 2006

Désignation

Dénomination : carrières
Décompte des oeuvres recensées : 16 repérées ; 15 étudiées

Compléments de localisation

Aire : Communes littorales des Côtes-d'Armor

Historique

Commentaire historique : L'exploitation du granite à Pleumeur-Bodou est attestée par les archives : quarante siècles de production depuis l'allée couverte de l'Île-Grande jusque la 1ère mention dans les archives municipales de Pleumeur-Bodou du travail de la pierre : "annonce du décès du père de Pierre Le Dret, fendeur de pierre". Pour la construction de la cathédrale de Tréguier en 1463, 190 pierres de taille furent fournies par les carriers de Pleumeur-Bodou (transport compté en "escaffées" ou "gabarrées de pierres"). En 1827, 1ère délibération du conseil municipal de Pleumeur-Bodou, concernant l'extraction du granite. L´exploitation des granites côtiers concerne l´Ile Grande (la plus grande des îles côtières), les rivages de Landrellec et une vingtaine d'îles, îlots et autres sites sur l'estran : Kerellec et l'île aux Herbes, Toeno, Petite Fougère, Illeonic, Enez Ilio (île de lierre) et îlots voisins (Karreg Gwenn Braz et Karreg Gwenn Bihan, Karreg ar Merk), Île Fougère, Île Losquet, Île Agathon, Île Bolennec et Île Billot-Bolennec, Île du Renard, île du Corbeau, Morvil, Île Plate, Île d' Aval, Île Erc'h, Enez Bihan, Île Jaouen et Île Tanguy.
Les statistiques de la population du bourg dénombrent 434 habitants en 1861 et le double en 1906. On comptait sept tailleurs de pierre en 1836, une centaine en 1906 et seulement vingt cinq en 1970. Tous les tailleurs de pierre n´étaient peut-être pas recensés dans les livres de la commune de Pleumeur-Bodou. On peut lire cependant dans ces chiffres une tendance : celle de l´activité progressive de 1836 à 1900 puis, la chute très sensible constatée en 1970 et commencée dans les années 1930. Derrière ces chiffres, il y a surtout la vie de ceux qui ont fait l´histoire de l´Ile.
Le 2 octobre 1842, le conseil de fabrique de la paroisse sollicite de l'évêché l'érection de l'Île Grande en succursale, faisant valoir que "la population actuellement de 434 habitants augmente tous les jours par l'extension que prend continuellement son exploitation de pierres granitiques". En 1920, les carrières employaient encore plus de 120 ouvriers. La grande carrière de Kastell-Erek employait à elle seule une centaine d'ouvriers.
L´exploitation sur le rivage et en bordure de l´Île-Grande est aussi visible vers l´est jusqu´à Toul Gwenn, face à l´île Aval. Des rochers sur le sable, portent la trace des outils. De nombreux sites sur la côte de l´Ile Grande depuis Toul ar Staon jusqu´à Pors Gelin ont été exploités dès la deuxième moitié du 19ème siècle de façon artisanale. Après la guerre de 1939-45, la période de grande production est passée. Cependant plusieurs carrières vont être ouvertes sur le haut de l´île ; le travail y était plus aisé qu´au bord de l´eau. On pouvait encore compter 5 carrières à l'Île-Grande qui employaient 25 ouvriers. La Bretagne fournissait à cette époque la moitié de la production française.

Les carrières situées à l'intérieur de l'Île Grande qui exploitaient le granite bleu :
- la carrière de la rue des Quatre Vents :
Antonio Rodriguez le « tailleur de granite » était arrivé du Portugal dans les années 1930. à Louvigné-du-Désert en Ille et Vilaine, puis à l´Ile Grande . Il ouvre sa carrière dans les conditions décrites plus loin. Quand il ne peut satisfaire une commande, il achète la production d´une carrière voisine, celle de MM. Riou et Guyon. En 1979, M. Rodriguez décède et l´exploitation s´arrête.
- la carrière Roïc de la rue du Dolmen :
La plus importante des carrières situées sur le haut de l´Ile Grande, exploitées au moment de la guerre de 1939-45, était celle de l´Allée Couverte. Il y avait, outre une grande excavation avec sa grue, une aire de stockage et de chargement au bord de la rue d´Enez Vran et un bel atelier de taille. Louis Roïc fils qui travaillait aussi à Kastel Erec et à l´île Agathon avait développé ce chantier. Après son décès, ses fils continueront le travail jusqu´en 1989.
A cette date toute activité cesse à l'Ile Grande sauf à l´île Agathon où elle continuera encore quelque temps.
Les statistiques de la population du bourg de l'ïle-Grande dénombrent 434 habitants en 1861 et le double en 1906. On comptait sept tailleurs de pierre en 1836, une centaine en 1906 et seulement vingt cinq en 1970. Tous les tailleurs de pierre n´étaient peut-être pas recensés dans les livres de la commune de Pleumeur-Bodou. On peut lire cependant dans ces chiffres une tendance : celle de l´activité progressive de 1836 à 1900 puis, la chute très sensible constatée en 1970 et commencée dans les années 1930.
La dernière carrière de l'Ile Grande Roïc a fermé en 1990.
La dernière carrière fut ouverte par Rébillon à Pleumeur-Bodou ; elle est située à l'extrémité du chemin de Ranguillégan.
Quelques carrières sont encore en activité aujourd'hui à Woas Wen, exploitées par Rébillon et Le Dantec, et la carrière Saint-Samson par Teurnier, repris récemment par un carrier anglo-normand.
Datation(s) principale(s) : 19e siècle ; 2e quart 19e siècle ; 3e quart 19e siècle ; 4e quart 19e siècle ; 20e siècle ; 2e quart 20e siècle

Description

Commentaire descriptif : Au début du 20ème siècle, les carrières occupaient 14 hectares sur le bord de mer.

Cartographie des carrières de l'ïle-Grande (UTL Lannion)


Documentation

Documents d'archives

AD Côtes d'Armor. Série S ; sous-série S 144.

Bibliographie

PARANTHOËN, Yann. Témoignages audio sur les carriers de l'Île-Grande. Pleumeur-Bodou, entre 1960 et 1990. Association Yann Paranthoën, témoignages audiovisuels.

JOUAN, Yvonne (UTL lannion). Témoignage audio de Alain Scornet. Pleumeur-Bodou, 1er février 1994, témoignage audiovisuel.

JOUAN, Yvonne (UTL lannion). Témoignage audio de Denise Ropars. Pleumeur-Bodou, avril 1994, témoignage audiovisuel.

JOUAN, Yvonne (UTL lannion). Témoignages audio de Jeanne-Hamon Rodriguez et François Le Guen. Pleumeur-Bodou, 20 février 1993, témoignages audiovisuels.

ARDOUIN-DUMAZET. Voyage en France, Iles et littoral de la Manche. Paris : Berger-Levrault, 1909, p.70-91..

CHAURIS Louis. Sur l´emploi des granites du massif de Ploumanac´h-Ile Grande dans la construction des phares en Bretagne septentrionale. Saint-Brieuc : Mém. Soc. Emul. Côtes d´Armor, T. CXXV, 1997, p. 73-97..

CHAURIS Louis. Le transport par mer des granites de l´Ile-Grande. Saint-Brieuc : Mémoire de la Société d' Emulation des Côtes d´Armor, 1991, p. 75-90..

CHAURIS Louis. Bretagne : quand la pierre prenait la mer. In 115° Le Chasse-Marée n° 139, Douarnenez : Edition du Cghasse-Marée, 2000, p. 26-39, p. 305-321..

CHAURIS Louis. Carrières au bord de la mer. Ile-Grande et Ilots voisins (Côtes d´Armor) . In 115° Congrès national des Sociétés savantes, 1990. Carrières et constructions, p. 305-321..



Annexes

  1. De la naissance au développement des carrières à l'Île Grande (synthèse d'après les recherches de l'UTL de Lannion)

    l'ère artisanale :

    Le premier arrêté réglementant l'accès aux gisements date du 2 décembre 1875. En 1844, 9 marchands de pierres étaient dénombrés sur l'Ile-Grande, au moment où on peut remarquer que l'église était reconstruite grâce à l'effort de l'économie locale. Cependant, l'apogée des carrières peut être datée de 1850. Les délibérations du conseil municipal de Pleumeur-Bodou dans le 1er quart du 19ème siècle, citent régulièrement le problème d'entretien des chemins à cause des charrois de pierres. En 1832, Habasque évoquait les quais de Pontrieux, construits avec des pierres de l'Île-Grande et en 1859, l'exportation du granite local jusqu'à Paris. Les communes percevaient déjà cette époque un droit pour l'extraction des pierres sur le territoire communal, droit qui était réservé aux habitants permanents de la commune. En 1836, on comptait sept carriers exploitants à l'Île Grande. Cependant, une 1ère concession fut accordée au sieur Brinterc'h, fendeur de pierres à l'Île Grande le 5 septembre 1842 sur l'île de "Toul an Stann", et en 1861 sur l'Île Losquet. Les îlots étaient affermés avec des baux de 9 ans, sauf l'îlot du "Corbeau". En 1887, l'Île Renard était affermée à Jacques Le Gall. En 1888, une concession était accordée à Louis Le Loët à l'Île Agathon. En 1891, la cale de Port-Gélin était construite. En 1895, le conseil municipal de Pleumeur-Bodou rappelait que sur l'Île au Corbeau : "ils serait possible à chacun de prendre du granite".

    L'ère industrielle

    Ardouin-Dumazet rapportait dans son ouvrage daté de 1909 : les inépuisables carrières de l'Île-Grande, qui représentaient l'industrie du pays. En effet, les grands travaux liés à la révolution industrielle du 19ème siècle (l'aménagement de Paris par Haussmann entre 1850 et 1870), le développement de l'urbanisation et de l'architecture balnéaire au début du 20ème siècle, la construction des lignes de chemin de fer, nécessitaient beaucoup de pierres.
    En 1836, on pouvait dénombrer la commune de Pleumeur-Bodou : 7 carriers, en 1861 : 29 carriers, autant de cultivateurs, 14 douaniers et 11 marins, en 1866 : 28 carriers, en 1872 : 29 carriers, en 1876 : 28 carriers, en 1882 : 29 carriers, en 1886 : 65 carriers, en 1896 : 82 carriers, en 1906 95 carriers et en 1914 : 152 carriers (chiffre maximum). L'immigration active des ouvriers carriers provenait du pays gallo.
    Puis le nombre des ouvriers diminua. En 1921 : 71 carriers, en 1926 : 89 carriers, en 1931 : 84 carriers. A partir de 1950, la récession des carrières se poursuivit. En 1959, il ne subsistait que deux bateaux occupés au transport des pavés, qui étaient livrés au Havre pour les travaux de voirie (300 tonnes). L'extraction cessa en 1989.
    En 1895, la digue et le pont reliant l'Île-Grande au continent furent construits afin de faciliter le trajet des ouvriers vers les carrières et développer les exportations locales par la voie terrestre (le train du second réseau devait passer par Guéradur et se poursuivre jusqu'à Trébeurden).
    En 1902, les principales exploitations étaient concédées à la Cie des Carrières de l'Ouest (déjà présente sur Erquy) sur l'Île Fougère. En 1905, Watelet et Cie ouvrait la grande carrière de Kastell Erek et en 1907, elle s'implanta sur l'Île Fougère, en menaçant l'emploi de 40 carriers indépendants. Les îles Canton et "Aux Renards" étaient affermées à Eugène Le Loët et Casimir Belloir. cette époque, la commune de Pleumeur-Bodou comptait 900 habitants.
    Au début du 20ème siècle, 14 hectares sur l'estran étaient affermés, selon E. Le Barzic : Au début de notre siècle, les carrières occupaient quatorze hectares sur le bord de mer. Plusieurs îlots étaient continuellement encavés. Ce fut le cas de l'Île Erec'h, massif compact qui a été littéralement démoli par les carriers - le vrai nom de cet îlot est Kastell Erech. Le maximum d'extraction, toujours cet auteur, était de 300 m3 par mois, soit 800 tonnes, le port de Lannion exportait en 1903, 8000 tonnes de pierres taillées, avec les navires caboteurs. C'est grâce à ces gisements que fut édifié le phare des Triagoz en 1864.
    En 1918, l'entrepreneur Watelet cédait son entreprise à la Société Anonyme des carrières, puis ce fut H. de Champagny qui prit la relève entre les deux guerres. En 1926, Louis Roïc s'inquiétait de l'état du quai de "sa carrière" de l'Île Canton.

    Le déclin des carrières

    En 1930, Madec suucédait à Gourdon pour exploiter la "Grande carrière". Une grève importante des ouvriers carriers eut lieu en 1936, qui aboutit à la création de la coopérative du Granit Rose, dont l'activité principale se trouvait à la Clarté en Ploumanac'h. Dés avant la guerre et en 1940, l'extraction diminuait d'importance. Les ouvriers quittaient l'Île-Grande pour aller travailler à Saint-Michel de Montjoie près de Vire et à Bécon-les-Granits près d'Angers.
    En 1945, Louis Roïc ouvrait la carrière de l'allée couverte. En 1946, Antonio Rodriguez ouvrait une nouvelle carrière sur l'Île-Grande même, et de 1965 à 1980, François Guyon continuait d'extraire du granite à Toul Al Laer dans l'Île Canton. En 1960, Madec revendit "la Grande Carrière" à Louis Roïc qui exploita peu cette nouvelle acquisition. En 1971, Antonio Rodriguez louait Bilo-Bolennec. En 1989, Roïc cédait "La Grande Carrière" du fameux "granite bleu de l'Île-Grande" à la LPO et cessait un an plus tard son exploitation à la carrière de l'Île Canton où il travaillait depuis 1926, pour y extraire des "blocains". En 1993, fermait officiellement la dernière carrière Roïc de l'allée couverte ; les terrains furent aussitôt vendus.
    Sur le continent, certaines carrières furent exploitées un peu plus longtemps (Kerenoc, Keralies, Kervegan) ; celle de M. Buzulier à Kervégan, ouverte en 1962, fut fermée en 1997.


  2. De Chausey à l'Île-Grande : l'exode des carriers (synthèse-témoignage de Roger Belloir)

    Le 15 février 1883, Alexandre Godel, son frère Pierre, sa belle-soeur et quelques nièces débarquent à l'Ile Grande avec leur matériel. Le beau-frère, Casimir Belloir, les rejoindra trois mois plus tard. Ils sont venus à bord du "Saint-Marc". Sur le conseil d'un douanier qui connaissait l'Ile Grande, ils ont quitté leur travail à l'île Chausey, au large de Granville où les difficultés d'exploitation granitière se faisaient sentir et ont décidé de traverser la baie. Les débuts de la petite équipe "normande" n'ont pas été faciles. Les habitants de l'île ne parlent que breton. Ils appellent les nouveaux venus "les Français". Les habitations de l´île sont en mauvais état, la population vit sans beaucoup d'hygiène. L'exploitation du granite se fait dans des conditions « primitives » : "coins plats qui fendent incomplètement et obligent à recommencer tout le travail", tandis qu´Alexandre Godel et sa famille utilisent la chante-perce et le coin rond ! La chante-perce était, non seulement un bien joli nom mais aussi un bon outil. Les « Ile Grandais » en furent bientôt convaincus.


  3. Histoire sociale des carrières de l'Île Grande (synthèse d'après les recherches de l'UTL de Lannion - témoignages enregistrés et conservés aux Archives départementales des Côtes-d'Armor).

    Les ouvriers :

    - 1827 - Première délibération du conseil municipal de Pleumeur-Bodou concernant l´extraction du granite.
    - 1832 - On rapporte la construction du quai de Pontrieux en granite de l´Ile Grande. le début de l´extraction du granite dans les îles. Ouvriers et tailleurs de pierre, le plus souvent originaires de Pleumeur-Bodou ou de la région voisine gagnent les îles chaque jour. Ce sont les heures de marée et le soleil qui rythment le travail. Tout se fait à la main avec des outils traditionnels : le burin et la massette. Le travail est pénible surtout l´hiver. Les mains se blessent. Les pieds sont mieux protégés car tout le monde est chaussé de sabots à"vri moc'h" (nez de cochon, en breton).
    La nuit venue, les ouvriers retrouvent leurs familles qui vivent dans des conditions très modestes.
    Ile grandais et" gallo...ed"
    - 15 février 1883 : Alexandre Godel, son frère Pierre, sa belle-soeur et quelques nièces débarquent à l'Ile Grande avec leur matériel. Le beau-frère, Casimir Belloir, les rejoindra trois mois plus tard. Ils sont venus à bord du "Saint-Marc". Sur le conseil d'un douanier qui connaissait l'Ile Grande, ils ont quitté leur travail à l'île Chausey, au large de Granville où les difficultés d'exploitation granitière se faisaient sentir et ont décidé de traverser la baie. Les débuts de la petite équipe "normande" n'ont pas été faciles. Les habitants de l'île ne parlent que breton. Ils appellent les nouveaux venus "les Français". Les habitations de l´île sont en mauvais état, la population vit sans beaucoup d'hygiène. L'exploitation du granite se fait dans des conditions « primitives » : "coins plats qui fendent incomplètement et obligent à recommencer tout le travail", tandis qu´Alexandre Godel et sa famille utilisent la chante-perce et le coin rond ! La chante-perce était, non seulement un bien joli nom mais aussi un bon outil. Les « Ile Grandais » en furent bientôt convaincus.

    - 1914 : - Les hommes sont mobilisés, il y a pénurie de main d'oeuvre. Impossible d'engager un tailleur de pierre. Il ne reste que les anciens qui, sollicités de toutes parts, refusent de quitter leur patron même pour un meilleur salaire.

    - Après la première guerre mondiale :

    Extracteurs, paveurs, tailleurs ont à leur disposition un matériel un peu plus adapté, ils se déplacent à l'aide de canots à moteurs. Ils sont payés à la tâche ou à l'heure (2 F ou 2,10 F à l'heure en 1920). Les tailleurs seront toujours rares puisqu'en 1922, Roïc père ne dispose que de 2 tailleurs de pierre Cloatre et Kerlo alors qu'il en faudrait 20 pour honorer les commandes.En décembre de cette même année, il n'a pas pu charger sur bateau des pierres destinées à la construction d´un pont : impossible de tenir le bateau à quai. Il lui faut aussi agir habilement avec ses employés, ne faire la paye qu´au moment où les pierres seront chargées sur wagonnets car, si je les laisse partir, je ne saurai plus où trouver les hommes nécessaires pour faire ce travail (témoignage oral enregistré).
    Chaque mois Louis Roïc reçoit du Havre un mandat pour la paye des ouvriers, mais le total est souvent très juste, trop juste. D'autres factures reçues par des clients négligents n'ont pas été honorées . Une solution : diminution de la paye ! Celle-ci se fait le premier samedi du mois. Les ouvriers (24 payés à l'heure et 19 à la tâche) expriment leur désir de recevoir leur paye avant la fête de l'Ascension qui a lieu en 1921 le 5 mai. Le 9 juillet Roïc se fâche, il n'a pas encore reçu de quoi payer les ouvriers : Ce n'est pas l'air seul de l'Ile Canton qui nous permet de vivre écrit-il à Jardin au Havre qui lui achète à présent toute sa production de pavés.
    Le chef de chantier doit aussi faire face à des dépenses d'entretien du matériel. En 1912, Roïc commande à M. Prieur à Paris, des essieux de wagonnets, qui seront à livrer en gare de Lannion. Il faudra aussi acheter des planches pour faire des goulottes afin de faire glisser les pavés dans les cales sans les écorner.
    En 1926, ce même site fournit du granite taillé pour la construction de la gare de Saint-Brieuc. Le patron fait remarquer qu'en cas de très mauvais temps l'accostage du quai de notre carrière de l'Ile Canton est difficile. On pourrait échouer le bateau sur la grève mais, dans ce cas, les pièces de 250 kilos ne peuvent être que difficilement chargées.
    En 1930, il assistera impuissant au départ des ouvriers paveurs et tailleurs de pierre vers d'autres régions où ils seront mieux payés. Il refuse un tailleur de pierre à M. Bouillé architecte : il y a ici pénurie de main d´oeuvre dans ce corps de métier.


  4. Les carrières de granite dans les communes de Trégastel et Pleumeur-Bodou (synthèse d'après les travaux de recherche de l'UTL de Lannion et l'ouvrage "Trégor : terre de granits", 1998, édition Jacq)

    Localisation/N°/Historique :

    Aplite :

    Crec´h ar Gall- Pleumeur-Bodou. L´extraction est mentionnée en 1888 dans les délibérations du conseil municipal de Trégastel.
    En 1914-1915, des prisonniers allemands participent à l´extraction. L´aplite se trouve dans les murs de clôture, les maisons. Elle servait aussi à empierrer les routes. Maison construite au n° 12 à Crec´h ar Gall.

    Granite saccharoïde type St-Samson rose à jaune :

    Keriannégan Vras
    Route du golf au n° 56 : Carrière de Théophile Robin et fils, puis de Maurice Groleau, entrepreneur à Perros-Guirec, puis de M. Garlan vers 1977
    Route du golf au N° 54 : carrière Buscaglia Guido et Danini Louis
    1970-1975.
    Route du golf au N° 30 : Carrière Henri Le Scornet, entrepreneur à St-Quay-Perros
    Route du golf au N° 29 : Carrière Le Martret.

    Granite saccharoïde :

    Crec´h Moustéro : carrière Laheurte André : granite beige ocre différent du St-Samson, fermée en 1973.
    Carrière Joseph Isaac et Squéren
    Carrière Jean Prévot
    Carrière Malacarne puis Rébillon. Rose et gris beige.

    Granite saccharoïde rose :

    Woas Wen : carrière ouverte en 1954 par François Prat et Jean Bonniec, puis Emile Le Roux, puis Rébillon : carrière en exploitation.
    Carrière Jean Prévot

    Granite saccharoïde Saint-Samson :

    carrière Christian Teurnier : carrière ouverte.
    Carrière BGP (Bâtiment-Granit-de Ploumanac´h), Gad.
    Carrière Pierre Tilly. Le terrain des carrières 11 et 12 appartient à Pierre Lissillour de St-Samson.
    Carrière Toussaint Colombier, puis « Les Carriers Réunis » : (Jacques Danet de l´Ile Grande- André Thomas de Trégastel, Michel Charlès de Kervégan), puis un Belge.
    Carrière Juhel puis « Les Carriers Réunis » puis Le Dantec vers 1989. Carrière en exploitation.
    Carrière Pierre Tilly, aujourd´hui comblée.

    Granite type Agathon :

    Sur la rive droite de S-Samson, en aval de la propriété Vedenne.
    Le bâtiment abritant la forge de la carrière existe toujours et serait du 14ème siècle.
    Lann Kérennoc, dans un chemin de terre, tourner au n°12, n°20 : carrière Toussaint Colombier, voisin de celui de Kerariou.
    Pont Coulard : carrière Jean-Marie Isaac et fils de 1931 à 1937, comblée partiellement. Granite bistre type Agathon.

    Granite bleu type Ile Grande :

    Kérénoc : carrière ouverte par Ravilly de Kerénoc, puis exploitée par "la Coopérative de Granite Rose" (Directeur : Edouard Quéré), puis propriété de Dantec vers 1982. Paillettes de mica blanc dans ce granite.

    Carrière ouverte par Yves Trégoat vers 1924, puis Le Dantec : carrière comblée.
    Au n° 15 de Kerénoc : carrière Louis Tilly fermée en 1962 ; elle reste visible dans le sous-sol de la maison construite en ce lieu.
    Kervégan : carrière Buzulier, ouverte en 1962 et fermée en 1997. Granite jaune en surface.

    Keraliès : carrière ouverte en 1963 par Edouard Quéré pour la "Coopérative de Granit Rose" et fermée en 1982.
    Au n° 5 route de Keraliès : carrière Toussaint Colombier, invisible en 1998.
    Au n° 10 : carrière Alexandre Le Gac (père et fils) vers 1930, puis Toussaint Colombier en 1960, comblée en 1980. Quelques paillettes de mica blanc.

    Voisinage de St-Uzec :
    sur le bord de la route : granite type Traouïero et granite à grain fin voisin du type Agathon.

    Crec´h ar Gant : carrière d´aplite partiellement comblée.


  5. La place des femmes dans les carrières (synthèse d'après les recherches de l'UTL de Lannion - témoignages enregistrés et conservés aux Archives départementales des Côtes-d'Armor).
    .
    Quand la marée le permet, les femmes prennent le même chemin que leurs hommes. Chaussées de sabots de bois, elles traversent la "mare" qui les sépare des îles. Elles sont chargées de pots de soupe et d'oeufs durs pour midi et de solides "casse-croûte", pain et viande pour le "quatre heure". La soupe était réchauffée à la forge.
    Les jeunes femmes, nous dit Adèle Roïc, née en 1901, ne veulent pas être en reste avec les vieilles femmes habituées à ce trajet quotidien. Aussi retroussent-elles leurs jupes et enlèvent-elles leurs sabots.
    Elles apportent aussi leur linge sale qu'elles vont laver dans un trou d'eau. Avec un peu de chance et de vent, tout sera sec pour le retour.
    Ces femmes restent parfois pêcher sur le rivage, bigorneaux et ormeaux à la grande marée ou à défaut des berniques. Ces dernières, cuisinées en ragoût, tout comme un cormoran, feront l'affaire pour le repas du soir.
    Hommes et femmes s'épient parfois. Les jaloux préfèrent avoir l'oeil sur leurs épouses tandis que les femmes surveillent la consommation du vin qui est "arrivé" en cachette sur les lieux. Souvent c'est le mousse qui s'en est chargé. Au début du siècle les hommes consommaient du "hini krenv", (de l'eau-de-vie). L'après-midi du jour de paye était chômée, cela va de soi... et ce rude travail bien arrosé dans les nombreux cafés de l'Ile Grande.
    Ce qui leur fait peut-être affirmer haut et fort :
    C'était dur ! et pourtant si c'était à refaire, je recommencerais pareil ! ou encore : C'est un plaisir de travailler le granite et si cela était à refaire, ce serait sans hésitation"

    Jeanne Hamon, la "pennérès", (fille unique, en breton) de l'Ile Grande crée la surprise et la réprobation lorsqu'elle rencontre un jeune ouvrier portugais qui travaille à la Grande Carrière. Le couple préfère s'expatrier à Cherbourg. Antonio Rodriguez fait le voeu d'avoir sa propre carrière et revient au pays de sa femme. Travailleur acharné, cet homme pratiquait bien sa devise : mouiller sa chemise, même si l'on ne sait pas nager. Il loue, puis achète sa carrière à Mme Bourdon. Un beau ! dit-il en parlant du granite. Sa femme lui donne un sérieux coup de main dans le développement de son entreprise. Elle fait les démarches, écrit aux Ponts et Chaussées de Dunkerque, participe aux soumissions et obtient, en 1958, son permis poids lourd et transport en commun. Elle pourra désormais livrer les cailloux partout. Les premières pierres de cette carrière serviront à reconstruire le pont de l'Ile Grande. Lorsque le chargement des pavés nécessite des bras supplémentaires, Jeanne offre les siens. Comme ça, dit-elle, il y avait un homme de moins à payer !

    Dans sa Légende de la mort, A. Le Braz évoquait " Marie-Job Kerguénou, commissionnaire à l'Ile Grande, en breton "Enès-Veur" qui se rendait une fois la semaine, le jeudi à Lannion, pour le marché, dans une charrette à demi "déclinquée", attelée d'un pauvre bidet nommé Mogis. Elle avait aussi mission d'aller quérir la provision de tabac ("le tabac-carotte") aux bureaux de la Régie pour approvisionner Clauda Le Goff la marchande de tabac, sa meilleure cliente. L'auteur ajoute : Ils sont là, pour le moins, au nombre de trois ou quatre cents qui travaillent la roche pour en faire de la pierre de taille, et ce ne sont pas des gaillards commodes tous les jours, comme vous pensez, surtout qu'il y a parmi eux autant de normands que de bretons... Ils étaient des gens à mettre sa boutique à sac s'il advenait que son débit, le seul de l'île, ne leur fournît pas ce dont ils avaient besoin.


  6. Les conditions sociales et la vie quotidienne des familles de carrier

    Dans la première moitié du 20ème siècle, un travail pénible, une grande famille solidaire.

    Dans la première moitié du 20ème siècle, les dispositions légales commencent à protéger les ouvriers. En 1900, on travaille encore 12 heures par jour et ce n'est qu'en 1906 que la loi instaure le repos hebdomadaire. En 1919, la durée de la semaine de travail est réduite à 48 h.
    Mais cette réglementation intéresse peu ceux qui travaillent le granite. La plupart sont en effet payés à la tâche. Lorsque les jours allongent, à la belle saison, les chantiers sont actifs depuis 6 h le matin jusqu'à la nuit tombée. A cette époque là, le patron agit en "paterfamilias". Il se fait un devoir, s'il en a la possibilité, d'occuper et donc de payer tous ses ouvriers même par temps de pluie, de neige ou de gel. Plus difficile de faire cela dans les Vosges où les lieux d'extraction à flanc de coteaux sont éloignés des ateliers de taille et de polissage situés dans la vallée. Là-bas il est vrai que lors des intempéries, les "Caisses de Congés des Bâtiments" suppléent à la perte de salaire. En Bretagne, les hivers ne sont pas rudes et le travail à l'extérieur est possible presque toute l'année.
    Quant aux salaires, il faut tenir compte des diverses spécialités : le tailleur, le polisseur, le forgeron, le fendeur. Certains perçoivent un salaire horaire, d'autres sont payés à la tâche, les graveurs à la lettre. Difficile de donner des chiffres. Les femmes connaissent rarement la paye des maris ; ceux-ci détruisent leurs bulletins de salaires après être passés au café pour régler leurs dettes avant de rentrer au logis. Les grèves de 1936 auront pour effet de régulariser et d'uniformiser certaines situations.

    Aujourd'hui comme hier, pour extraire le granite, on fait des trous de mine et on utilise de la poudre. Le travail est donc toujours dangereux. Mais naguère, c'est à la main que l'on manipulait tous les outils et la sécurité n'était pas l'objet de règlements très stricts.
    Le maniement de l'explosif est encore plus risqué. Après avoir foré le trou et introduit la charge, il fallait effectuer, par-dessus, un bourrage fait de terre et de sciure, puis mettre le feu à la mèche que l'on choisissait assez longue pour donner aux hommes le temps de s'éloigner avant l'explosion. Malgré la connaissance réelle du danger, beaucoup se sont hasardés à venir constater un peu trop vite l'effet de la mine. Ils ont été surpris par une explosion à retardement ou des éboulements et le "malheur" est arrivé.
    A tout moment un accident est possible : rupture de câble ou de courroie, mauvaise manipulation des explosifs, éclats de pierre dans les yeux... Pour quelques uns, ce métier a provoqué de grandes difficultés respiratoires pouvant aboutir à la silicose.
    Les gros blocs, détachés de la masse sont remontés à l'aide de treuils ou de grues. Alors commence le travail du fendeur . "Attaquer" ce gros bloc avec des coins est un rude et habile travail.
    On comprend que l'apprentissage soit long : plusieurs années sont nécessaires. Contrairement à son compagnon carrier, le fendeur ou le tailleur subit moins les intempéries, il travaille sous un abri monté sur le chantier. Les outils et matériels divers sont tout près, dans une cabane recouverte de tôles. Les orages brutaux ou les tempêtes n'épargnent pas les ouvriers. des toitures soulevées ont parfois touché la grue, leurs projections sur les fils électriques ont provoqué chocs et courts-circuits.

    On travaille en sabots et sans gants.
    Tous ont beaucoup de mal à s'habituer au port des sabots de bois cerclés. On s'affaire près de la forge pour placer sous les sabots une semelle en tôle provenant bien souvent d'une boîte de conserve, avant d'y fixer de gros clous (les "tachou-botou" en breton) qui les empêcheront de déraper. Cette protection est toute relative étant donné le poids des blocs et sera abandonnée peu après la deuxième guerre mondiale. Les sabots seront remplacés par des chaussures montantes à bouts renforcés d´une coquille métallique.
    Si les pieds sont assez bien protégés, pour les mains, les ouvriers emploient des découpes de chambres à air de vélos.


  7. L'ouverture d'une carrière

    Après l'enlèvement du "perré", la roche saine est atteinte, on procède à l'extraction. Au fil des ans la technique évolue. Mais quelle que soient les progrès, c´est le carrier qui, d´un oeil exercé repérera la veine de beau granite ou au contraire, le « crapaud » qui rendrait inutilisable le bloc ou la pierre taillée. Lui seul, saura détecter le « fil », fissure quasiment invisible pour le profane. Lui seul, saura choisir l´emplacement du trou de mine. Pour creuser celui-ci, on utilise le « burin » du carrier.
    On travaille à trois raconte l'un d'eux : l'un tient la barre en la faisant tourner tandis que les deux autres frappent à tour de rôle à l'aide d'une masse sur la grosse barre d'acier. Des journées entières à trois pour faire un trou ! . Pour éviter les accidents trop souvent provoqués par la fatigue, les anciens conseillent de s'arrêter quand vous voyez trouble ! , disent-ils. Pour l´avoir négligé, le fils du patron cassa un jour le bras de son père !


  8. Dans sa Légende de la mort, A. Le Braz évoque Marie-Job Kerguénou, commissionnaire à l'Ile Grande, en breton "Enes-Veur" qui se rendait une fois la semaine, le jeudi à Lannion, pour le marché, dans une charrette à demi "déclinquée", attelée d'un pauvre bidet nommé Mogis. Elle avait aussi mission d'aller quérir la provision de tabac (le tabac-carotte) aux bureaux de la Régie pour approvisionner Clauda Le Goff la marchande de tabac, sa meilleure cliente. L'auteur ajoute : Ils sont là, pour le moins, au nombre de trois ou quatre cents qui travaillent la roche pour en faire de la pierre de taille, et ce ne sont pas des gaillards commodes tous les jours, comme vous pensez, surtout qu'il y a parmi eux autant de normands que de bretons... Ils étaient des gens à mettre sa boutique à sac s'il advenait que son débit, le seul de l'île, ne leur fournît pas ce dont ils avaient besoin.


  9. Ernest Renan dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1889 :

    Vis-à-vis de la côte de Bretagne où j'écris ces lignes, j'ai vu dans mon enfance une île, l'Ile Grande qui a maintenant presque disparu. C'est M. Haussmann qui l'a fait disparaître ; les masses de granit qui la composaient forment à l'heure qu'il est les trottoirs des boulevards de Paris construits sous le Second Empire..En effet, les pavés de la ville de Paris (et d'ailleurs) sont faits de granite de l'Ile Grande, extrait dans les années 1850-1860.


  10. Le transport par rail du granite

    Amener le granite par gabare, à marée haute, jusqu´au quai du Léguer à Lannion, ne posait pas de problème.
    Transporter ensuite le chargement du quai jusqu´à la gare éloignée de plusieurs centaines de mètres, exigeait, selon les archives, un fastidieux « brouettage ». Erreur de langage, certes, mais qui indique bien la longueur de l´opération.
    Transférer les pierres par grands attelages de chevaux traînant des fardiers aux capacités réduites, entraînait des frais très importants. Il semble, mais les données chiffrées manquent, que le granite de l´Ile grande, fut peu transporté par rail.
    Au début de la guerre 1939-1945, la gare de Lannion est encombrée, pas de wagons disponibles, il faut s'armer de patience, priorité est donnée à la Défense Nationale et les expéditions de granite en souffrent .


  11. Le pont de l'Ile Grande

    Le pont reliant l'Île Grande au continent a été construit en 1895. L'île mesure 2 km de long et 1 km de large avec un petit sommet rocheux de 35 mètres d'altitude, Run al Lannou. Le village est toujours le même. Il s'est même agrandi et a doublé de population en cinquante ans entre les années 1860 et 1910 parce que des carriers venus d'ailleurs, en particulier des îles Chausey et du Cotentin, s'y sont installés pour faire face aux nécessités croissantes de production. Depuis 1910, cette production, que ce soit sur l'Ile Grande ou les autres îles et îlots s'est ralentie jusqu'à cesser en 1989. La population, par contre, est restée stable, autour de 800 habitants.
    Le paysage a cependant été modifié. La langue de roche de Toul ar Staon à l´ouest, les promontoires de Kastell Erec et d'Enez Vran au nord, ont été largement entaillés lors des anciens travaux. Les falaises de pierre et les platiers rocheux, aujourd´hui polis par les vagues, sont les restes de fronts de taille et chantiers d´extraction.


  12. Quelques réalisations en granite de l'Ile Grande :

    L'école de Trébeurden
    Les quais de Lorient, St-Brieuc, Granville et Rouen
    Le fronton du Palais de Justice de St-Brieuc
    La gare et l'aqueduc de St-Brieuc
    Le port du Légué
    L'église et le beffroi de Lannebert
    Les bordures de trottoirs de Dijon
    Le port de Boulogne
    Le viaduc de Lézardrieux (22)
    Les phares de l'Ile Louët et les Héaux de Bréhat
    Le tombeau de Jean V en la cathédrale de Tréguier.

    Comme le viaduc de Morlaix, les quais du port de Perros-Guirec ont été réalisés en granite de St-Agathon.


  13. Témoignage de Roger Belloir

    Le grand-père de Roger Belloir, Casimir Belloir et son beau-frère Alexandre Godel, douanier à l'Île-Grande sont à l'origine de l'utilisation à l'Île-Grande du premier outil de forage manuel la "chanteperce", que ce dernier découvrit auprès des carriers des îles Chausey en 1883. Cependant, le travail sur l'estran était plus facile autour de l'Île Grande et les "normands" émigrèrent vers le Trégor.
    Les coins en bois utilisés avant la découverte de la chante-perce pour fendre les pierres : cependant, le bloc ne fendait pas, il éclatait, de façon imprécise. Aussi les constructions étaient-elles faites grossièrement en pierre. Les pavés étaient stockés sur la grève ou dans l'ancienne maison des goémoniers à Toul ar Staon (avant que la bâtisse ne soit détruite par les soldats allemands), avant d'être transportés dans des tombereaux avec des chevaux, puis avec des petits camions. Des trous pouvaient être effectués à l'horizontale pour faciliter le débitage du bloc sur des fronts de taille verticaux. Le terme employé était "huberder". Les pierres extraites à marée basse étaient soulevés au treuil à main, au palan, avec une chèvre, et ensuite portés au wagonnet. Ces wagonnets étaient utilisés avec la voie Decauville pour livrer les pavés au tailleur. Les déchets étaient utilisés pour faire des moellons avec le ciseau. Les pavés devaient mesurer 14 cm x 14 cm x 20 cm ou 14 cm x 14 cm x 16 cm, à partir d'un bloc parallélépipédique de 80 x 60 cm, coupé en deux et ainsi de suite (taille idéale). 60 à 80 pavés sont débités par jour en moyenne par un tailleur. 16 ouvriers étaient nécessaires pour charger à bord 250 tonnes de pavés sur des bateaux à fond plat, à marée basse, le long des quais construits en pierres sèches sur chaque îlot. Les pavés étaient jetés sur un pneu en fond de cale, appelé "le martyr". Une petite locomotive tirait les wagonnets jusqu'au quai (île Canton).
    Lorsque la marée montait, on travaillait plus haut.
    Parfois, les carriers étaient aussi marins entre les deux guerres ; les entrepreneurs granitiers investissaient aussi dans ces gabarres (30 à 50 tonnes), qui livraient les ports de la Manche, du Havre à Dunkerque. Il y avait seulement 5 fermes à l'Ile Grande à cette époque. La première carrière industrielle à l'Ile Grande a été ouverte par Wattelet.
    Le grand-père Belloir avait organisé une petite société, pour exploiter le granite : Zacharie Belloir et ses frères.
    L'oncle de Belloir était directeur aux carrières de l'Ouest à l'Île Fougère, puis à Trébeurden.
    Les cabanes de carrier étaient couvertes en tôle ondulée, ouvertes vers l'est, à cause des vents dominants d'ouest. Chaque tailleur de pierre disposait d'un baquet, un demi tonneau (en bois ou en fer), rempli de déchets et de poussière de caillou, pour équarrir ses pavés. Un bateau appelé "le ravitailleur" amenait le casse-croûte aux ouvriers, le vin rouge et le chouchen. Les femmes de granitier apportaient la gamelle au bain marie sur la forge. Les carriers travaillaient du lever au coucher du soleil. Ils pratiquaient un peu la pêche à pied (des ormeaux). 14 ha de terrain étaient exploités entre l'Île Loquet et l'île Jaouen. Les ouvriers travaillaient en sabots cloûtés ("tachou-botou"), sans gants. Les tailleurs de pierre étaient appelés : "piker mein laou" : "écraseurs de poux en breton".
    Roger Belloir, né en 1927, à l'Île-Grande, a commencé à travailler comme ouvrier carrier avec son père, pour faire des bordures de trottoir pour la ville de Brest. L'entreprise fournissait les entrepreneurs locaux : Le Cozannet, Gouasdoué. Il a pris sa succession et resta pendant 10 ans à son compte Elle avait des concessions à Trébeurden, à l'Armor (1 ha de granite) et à l'Ile Grande, à Toul ar Staon, sur la grève avec Le Flanchec et à l'Île Canton avec Garel (en 1922). Les pavés étaient chargés au quai de Toinot, à bord des goélettes, dundees et autres sloops.
    La dernière carrière Louis Rohic à l'Ile-Grande a fermé en 1990, alors qu'il y avait 300 ouvriers à l'Île-Grande à la fin du 19ème siècle pour 100 habitants seulement. En 1950, le béton et l'asphalte ont remplacé le granite, puis la concurrence étrangère a fait le reste.


  14. Témoignage de François Le Guen, Ile Grande, enregistré par Yvonne Jouan, De Vogel et Roger Belloir, UTL Lannion, le 20 février 1993 : synthèse

    François le Guen est né en 1911. Il commença à travailler à 13 ans et demi, avec son père à la "grande carrière" de l'Ile Grande, Castellérec. Le patron était Mr Chausson. Quand cette carrière ferma, les ouvriers partirent travailler chez Madec à La Clarté et Louis Ropars, où François se rendait à bicyclette. Il débuta dans la m^me cabane que on père, à la taille. Une vingtaine d'ouvriers tailleurs travaillaient dans le haut de la carrière, à raison de 3 ou 4 par cabane : "on commençait à 7 heures du matin et continuait parfois jusqu'à 21 heures du soir car on était payé à la pièce : le patron écrivait sur le "caillou" le prix qui serait payé quand il serait terminé". "Ceux qui travaillaient moins bien étaient affectés au "dégrossissage". Le travail au fond était mal payé et très très dur, car au fond, la chaleur du soleil était emmagasiné par le granite" Les pierres tombales exécutées par François partaient du port de Ploumanac'h direction Le Havre chez Jardin. "Au bas de la carrière étaient les cabanes des paveurs. Il y avait 7 ou 8 paveurs ; il sont moins bien payés. Les pavés sont envoyés au Havre". "Pour déplacer de très loin les grosses pièces de granite on utilisait des rouleaux de bois et on chargeait les wagonnets du petit train".

    Témoignage de Eugène Le Gac, Ile Grande, enregistré par Yvonne Jouan, UTL Lannion, le 29 novembre 1995 : synthèse

    Né en 1910 à l'emplacement actuel de la Colonie de vacances de l'Ile Grande, Eugène Le Gac était en 1995 le dernier tailleur de pierre vivant à l'Ile Grande, originaire de par son père de l'Île Chausey. Son père avait commencé à travailler à la Grande Carrière de Kastell Erec et habitait l'Ile Fougères. Comme outil Eugène n'a conservé que sa massette qui était toujours la propriété personnelle du tailleur. Il ne fallait pas la laisser traîner dans l'eau ; sinon la dilatation du manche faisait éclater et fissurer l'acier. Les autres outils appartenaient au patron et restaient, le plus souvent, sur place dans une cabane ou à la forge du chantier. Pour la Cie Watelet, travaillaient une centaine d'ouvriers chargés de tailler les pavés ou des "pierres de taille" pour le bâtiment. Les pavés étaient embarqués, direction Dunkerque à bord du "Vas-y" ou du "J'en viens". La nuit, les carriers travaillaient à la lueur de la lampe à carbure. Chez Roïc, le directeur des carrières fut Chausson, Coadout puis Roche jusqu'à la guerre. Le forgeron était Job Manuel Derrien et les conducteurs du petit train : Rémond et Graviou.


    Témoignages de Madame Adèle, Veuve de Victor Roïc et de Jacqueline Carré, Ile Grande, enregistré par Yvonne Jouan et De Vogel, UTL Lannion, 1996 : synthèse

    Née en 1901, mariée en 1923 à Victor Roïc, fils de Louis Roïc, frère d'Arsène. Adèle se trouve liée à toute la "tribu Belloir" ; les Belloir venant des îles Chausey. Pourquoi cette immigration des îles face à Saint-Malo ? En voici la raison : un douanier de l'Ile Grande fut muté aux îles Chausey et fit vite des comparaisons entre les modes d'exploitation du granite entre ces deux régions séparées de quelques milles marins. Il conseilla à la famille Belloir de partir pour l'Ile Grande, où, dit-il le granite est pus facile qu'à exploiter. Mais ces émigrés ne parlaient pas breton ; les Iles Grandais les traitaient de "galloed", des "Gallos", une véritable insulte ! Cette mauvaise impression devait vite s'estomper car ces nouveaux venus allaient apprendre aux Iles Grandais d'autres méthodes et techniques de travail : la chante-perce. Victor travaillait dans la carrière louée par son père à la commune, puis dans celle achetée par la suite en face du dolmen. Plusieurs carrières étaient exploitées. Départ très tôt pour l'Ile Canton, Morvil ou le Corbeau, parfois changés comme le "Père Le Gac" avec ses élingues sur le dos. "On huberlait", disaient les anciens, pour évoquer la fente horizontale qui découpait le bloc de la masse de granite. Ensuite par un puits central situé dans le "coucou", large barque, on rattachait ces chaînes à un treuil manœuvré à la main. A la marée montante, le bloc situé sous le fond du navire était ainsi convoyé jusqu'à l'estran, puis embarqué sur des charrettes ou des petits wagonnets. Aux premières années d'exploitation, on utilisait des coins en bois de forme trapézoïdale, qui, bien enfoncés dans les trous à l'aide de la masse, se mouillaient, se dilataient et faisaient éclater la pierre. A 11 h 30, les femmes venaient apporter le "casse-croûte", pain et viande, pour le "quatre heures". La soupe était réchauffée à la forge. Au début du siècle, les hommes consommaient du "hini krenv", de l'eau de vie, plus tard, le cidre et enfin le vin. L'après-midi du jour de paye, était chômée et bien arrosé dans les nombreux cafés de l'Ile Grande.


  15. Témoignage de Louis Roïc, Ile Grande, enregistré par Yvonne Jouan, UTL Lannion, le 14 septembre 1995 : synthèse

    Arsène Roïc, né en 1915, est le fils de Louis Roïc, né en 1872 et décédé en 1940.
    Louis Roïc, fut employé tout jeune à l'Ile Touéno, puis à l'Ile Canton. Plus tard, il loua à la commune le droit d'exploiter. Il s'était marié à une demoiselle Belloir, qui venait des îles Chausey où l'extraction du granite périclitait. Elle était arrivée en barque à l'Ile Grande avec ses parents. Elle portait encore la coiffe de son pays d'origine. Le couple Roïc-Belloir eut sept enfants. Louis Roïc est devenu patron carrier. Il avait une quinzaine d'ouvriers et trois de ses fils travaillaient avec lui pour les commandes qui arrivaient de la Maison Vinault-Marteil au Havre. Sur le territoire de l'Ile, 100 à 150 ouvriers se répartissaient dans plusieurs carrières. Les treuils se tournaient à la main. Arsène, contrairement à ses frères n'a pas travaillé à la carrière. Les trois frères reprirent l'affaire à la mort de leur père. Louis, prénommé comme son père, en devint l'unique et dernier propriétaire. Il eut aussi une carrière en propriété (la "Grande Carrière") et une autre en location. Puis il vendit sa carrière à Madec de La Clarté ; ce dernier y installa son fils.


  16. Témoignages des carriers de l'Ile Grande, enregistrés par Yvonne Jouan et Mme de Vogel, UTL de Lannion : synthèses

    - Témoignage de François Le Flanchec, le 24 novembre 1995
    Né en 1923 à l'Ile Grande, François Le Flanchec est parti à l'âge de 9 ans tailler la pierre, alors que ses frères partaient naviguer. Refusant de travailler pour l'entreprise allemande du Mur de l'atlantique Todt, il partit avec son père à St-Brice en Coglais pour effectuer le même travail en 1942. De retour à l'Ile Grande, le travail se faisait chez les Roïc (Victor et Louis) en juillet 1943. Il fallait se rendre à l'Ile Canton très tôt le matin, à la marée pour prendre le bateau : "à la nuit noire, 10 à 12 à embarquer sur un ravitailleur, à la rame, contre la houle et les courants, la gamelle de soupe à la main (souvent renversée), mon père prenait à la ferme une grosse poignée de paille qu'il serrait fort sous son bras au cas où il faudrait remplacer celle, mouillée, de ses sabots cloutés".
    Payés à l'heure ou au pavé. Tout le travail sa faisait à la main. Au lever du jour, c'était la fente des pavés qui nécessitait d'y voir clair. A la nuit tombée, le chargement des pavés et des blocs, nécessitait moins de précision. En Une journée, 240 tonnes de pavés étaient chargés à bord des bateaux : le "Nivernais", le "Marcel-Jean", le "Gros Pierre", le "Gabriel Faroul". Auparavant, ces bateaux avaient déchargé le bois d'Afrique à Nantes ou St-Nazaire. Ils repartaient pour Dunkerque avec les pavés de l'Ile Grande si connus et redoutés des coureurs cyclistes du Paris-Roubaix.
    François travailla à son compte puis chez Madec : Pour dégager le bloc de la masse, il fallait faire des trous de mine, y introduire la "poudre". Puis à l'aide de poinçons, fendre avec la masse (de 7 à 8 kg au bout d'un manche de 80 cm). Le gros bloc ainsi dégagé était entouré de chaînes et treuillé. On utilisait la "chèvre" en appuyant sur le hauban et on élinguait tout à la main.
    Il gravit ensuite dans la hiérarchie et devint graveur après avoir été tailleur. A l'aide de ciseaux à graver, plus petits et plus fins que ceux utilisés pour la taille, il commença à graver les noms des morts à la feuille d'or dans les cimetières de Trébeurden, de Pleumeur. Il allait découper seul des cailloux avec un coin et une masse à l'Ile Canton pour faire des tombes. Il gravait aussi les noms des maisons. "Pour graver, on trace le dessin ou les lettres sur un papier, on colle le papier sur la stèle et on tape". Les fils de François ont longtemps travaillé chez Roïc, la dernière carrière de l'Ile Grande qui a fermé en 1990.
    Le polissage se faisait à l'aide d'une planche à deux poignées avec de l'eau et de la grenaille d'acier de plus en plus fine. Le travail terminal était effectué à l'aide de feutre de vieux chapeaux. Le père de François n'avait jamais de mètre sur lui. Ses largeurs de main : ouverte (20 cm) ou fermée (14 cm) étaient les dimensions des pavés (20 x 14 x 14).


  17. Témoignage de Jeanne Hamon-Rodriguez, Ile Grande, enregistré par Yvonne Jouan, UTL Lannion, le 20 février 1993 : synthèse

    Jeanne Hamon, née le 1er février 1919, fille unique : "pennérès" (en breton), créa la surprise, lorsqu'elle tomba amoureuse d'un ouvrier portugais Antonio Rodriguez (qui travaillait chez Roïc), lors d'un bal, chez Jeanne Podeveur, à l'Ile Grande, avec qui elle devait se marier, contre l'avis de ses parents. Le couple partit quelque temps pour Cherbourg et revint en 1946 pour travailler à l'Ile Grande et ouvrir sa propre carrière. Il parcourait l'île pour cueillir des herbes avec l'espoir de découvrir "l'herbe sauvage", qui vivait avec l'oxygène que dégage le granit bleu et avec sa vieille montre de chemin de fer qui lui servait de pendule. Il découvrit de cette façon un terrain, qu'il loua puis acheta à Mme Bourdon du manoir de Kerjagu, en 1957. Antonio, né en 1908, dispose de peu de matériel : une barre à mine, quelques masses et massettes et un treuil pour monter la pierre. Il introduisait des petits coins pour fendre la "feuille" quand le "fil" de la pierre le favorisait. Il travailla un an avant de vendre la première pierre, qui servit à édifier le pont de l'Ile Grande, refait plusieurs fois depuis. Jeanne participait activement à l'entreprise, soumissionnait pour les adjudications et passait son permis poids lourd pour livrer les cailloux partout. Lorsqu'il y avait 250 t de pavés, elle les transportait au port de l'Ile Grande, où les carriers avaient construit un quai. Rodriguez en relation avec l'Agence Maritime de l'Ouest (Paimpol) y faisait envoyer un cargo pour charger les pavés à marée haute. Chaque homme était payé 1000 f la marée pour cette manoeuvre et Jeanne faisait la 12ème recrue. La boutisse est un caillou taillé de 14 x 30 x 14 cm et le pavé : 14 x 20 x 14 cm ; ils sont taillés à la masse et à la massette par les "pitcherienn laouw" Antonio Rodriguez travailla beaucoup pour le Finistère, qui aimait beaucoup le "granite bleu", pour la "bâtisse" qui marchait bien. Il fournissait les pierres des bordures de trottoirs de Brest et quelques pierres tombales, dont la sienne, sous laquelle il repose dans le cimetière de l'Ile Grande, après avoir été silicosé. Le plan d'eau de sa carrière existe toujours.


    Témoignage de Louis Turnier, à Gueradur Vihan en Pleumeur-Bodou, enregistré par Yvonne Jouan, UTL Lannion, le 29 avril 1993 : synthèse

    Né en 1929, Louis Turnier a deux fils dont l'un continue le travail de carrier. Il vit sa retraite près de sa carrière à Gueradur Vian. Son grand-père né en 1858 à Ploumilliau et décédé à 91 ans, élevé par son oncle à Trébeurden, devint tailleur de pierre dans les îlots autour de l'Ile Grande et apprit le métier à son fils.
    Extrait dans les îles, le granite est fendu en blocs assez importants à marée basse. Les carriers mettaient une chaîne autour du bloc et, en haut de la chaîne, une bouée. Lorsque la mer montait, la bouée flottait au-dessus et le bateau qu'on appelait un "coucou", venait se placer au-dessus du bloc ; on amarrait la chaîne au bateau et plus la mer montait et le bloc montait en même temps. Ces blocs étaient ensuite taillés au port. Les bateaux partaient soit de l'île Aval, soit de l'Ile Grande. Les autres blocs étaient taillés sur place pour les maisons, les pavés, les bordures de trottoir. Ils étaient en partie transportés par la mer dans des bateaux appelés "gabarres" (en breton "goberé" et au pluriel "gobiri") ou dans des charrettes tractées. Les carrières étaient à ciel ouvert : des rochers en surface découverts dans la lande, plus facile à travailler, qui servaient une fois taillés aux piliers d'entrée de champs, aux clochers, au dallage des églises. Le viaduc de Morlaix a entièrement été taillé à l'Ile Grande.
    Autrefois, les anciens faisaient des trous ovales de 10 cm avec une barre, appelée "chante-perce", qui recevaient ensuite un coin avec des "serres" en acier de chaque côté. On tapait et ça fendait la pierre. Plus tard, on fit des trous moins importants (ronds) avec un poinçon et une massette, sans serres. Les tailleurs étaient payés à la tache pour tant de jambages de fenêtres, tant de linteaux, tant d'appuis. Les fendeurs étaient payés au mètre. Ce qui "tuait" les carriers, c'était le "gwinardenn" (l'alcool de cidre) et pourtant l'on disait de ce "calvados" :

    "Nerz kalon vit an tud a boan
    Med droug meur evit e vempro
    Rag krenan re vel eur bardelliou".
    "Ca donne du Coeur au ventre pour les gens qui peinent
    Mais c'est mauvais pour les membres
    Car ça fait trembler comme des feuilles".

    En 1951, Louis commençait à travailler avec son père. Le 24 mars il ouvrait la carrière de Saint-Samson, et rachetait l'affaire à son père en 1950. En 1955, H. Tilly avait le premier compresseur ; il acheta le sien en 1958, qui devait en 10 minutes effectuer le même travail que 3 personnes en une après-midi : soit 80 cm à la barre à mine. Puis le travail d'extraction devait s'améliorer, celui de la taille avec des bouchardeuses à air comprimé de 16 à 1000 dents sur le même surface. Cependant, l'essemillage se faisait toujours à la main, le bûchage aussi. Les scies à fil d'acier torsadé firent ensuite leur apparition avec une poussière de carbo très abrasif et aujourd'hui avec des fils diamantés. Louis Turnier acqui sa première scie à fil en 1976 et une scie à disque diamanté en 1979. En 1980, il commençait à fournir des dalles flammées pour les rues piétonnes, puis s'est orienté vers le funéraire à partir de 1983. Il a fallu alors se recycler et acheter des polisseuses et du matériel pour le polissage. L'entreprise Turnier a fourni 19 apprentis. Louis Turnier prit sa retraite en 1989.

    Les oeuvres sortis de cette carrière :
    les fonds baptismaux de Pleumeur-Bodou
    une ogive et trois rosaces autour d'un vitrail de l'église de Pleumeur.
    les calvaires des nouveaux cimetières de Louannec, Lannion et Tonquédec
    la croix de Saint-Samson, exécutée par le père Turnier.

    Si, en 1980, il y a avait encore 10 carrières sur Pleumeur-Bodou, employant 35 salariés, seules quatre demeuraient en 1993, à cause de la mécanisation. Le fils de Louis Turnier a pris sa succession et travailla avec un ouvrier jusqu'en février 2002. Il extrait, taille, coupe des plaque, boucharde, polit et sculpte, travaille la feuille d'or ; Il termine son travail à la feuille d'or en effaçant les bavures à l'aide d'un os de seiche tandis que son père vient encore de temps en temps à la forge pour aiguiser ses outils.
    La carrière Saint-Samson étendue sur 5000 m2 a été rachetée en 2004 par Lance Vaudin, carrier originaire de Guernesey, pour exporter ce granite rose à grains fins vers les îles anglo-normandes.


  18. Témoignage de Denise Ropars, épouse Dorr, enregistré par Mme Jouan, UTL Lannion, avril 1994

    Louis Ropars, père de Denise, né en 1893 .était tailleur de pierre à l'Ile Grande. Il se marie avec une perrosienne en 1920 et vient donc s'y installer. Il extrait là où vit Denise à l'angle de la rue G. Vicaire et de la rue de la Vallée. Difficulté de s'étendre à cause des maisons toutes proches, il achète plus loin.
    Voyant qu'une mine posée depuis un bon moment ne produit pas son effet, il attend, attend... avant de s1 en approcher ; malheureusement c'est à ce moment qu'elle éclate, il y laissera un bras.
    Nous sommes en 1925. Louis a de grandes difficultés physiques et morales pour assurer son travail. M. Roche lui propose de venir chez lui comme chef de chantier et Directeur de carrière à Mez Gouez et à Kergomar (vers la vallée des Traouïero). M. Roche pense que ce granité de Kergomar pouvait, éventuellement concurrencer celui de chez Etienne. Louis assure donc l'ouverture mais signale tout de suite les fils et crapauds en abondance. M. Roche fermera la carrière après un temps assez long. Pour la même raison, M. Etienne abandonne aussi la carrière de Cléguer située à côté de celle actuelle de M. Gad (quand on descend près de la ferme pour aller à Randreux.
    Louis Ropars reprend alors son travail à son compte ; il achète la carrière qu'il louera plus tard à Adami durant 6 ans ; il la lui vendra en 1967 et ce dernier la vendra à M. Hignard. Elle se situe à l'angle de Ranguillégan.
    A cette époque Louis a 3 ou 4 ouvriers et fournit des moellons à divers entrepreneurs. Il polit à la main les monuments funéraires, avec de la grenaille ; le brillant est donné par du feutre après avoir utilisé une poudre rouge.
    Les ouvriers ne remettaient jamais leurs feuilles de paye à leurs femmes. Ce jour de paye, ils passaient directement aux divers cafés payer leurs nombreuses consommations (de vin)
    Pendant la guerre, Louis Ropars ne sera pas mobilisé car il n'a qu'un bras. Il travaille obligatoirement pour les allemands mais aussi, e "en douce" pour les français. Il embauche des ouvriers qui fuient le STO (le Service du Travail Obligatoire) en '^Allemagne. Dès que les Allemands pénètrent sur le chantier, les ouvriers se cachent et Louis se saisit de la machine à polir qui tourne... Les Allemands qui ont toujours cru qu'il avait perdu son bras à la guerre de 1914, n'osent pas intervenir. Et Louis se défend d'ailleurs en disant : "Si je ne peux pas polir, moi, je n'ai plus rien à faire ! ". Il est vrai que le travail requis par les occupants ne nécessitaient pas de polissage !
    Sa fille conserve, outre les fiches de paye, les nombreuses factures d'achat de chaînes, de pignons, de tendeurs à lanternes, de joints de siège, de clapets, de feutres, de cylindres, accélérateur et réducteur, de burins, ressorts de poussoirs, disques et joncs, poudre livrée en sacs de 50 kilos.
    Elle nous signale aussi :
    - "A Saint Samson, M. Prévôt exploitait une carrière
    -A Mez Guez M. Perrot exploitait en 1920 une autre carrière, près du bâtiment ancien des P.F.G.".


  19. Etat nominatif des carriers présents dans la population de l'Île-Grande entre 1936 et 1970
    Les carrières concernées : la Grande Carrière de Kastell Erech, la carrière Roïc de l'allée couverte, la carrière Rodriguez et la carrière de l'Île Agathon.

    Années/Tailleurs de pierre/Population totale

    1836/ 7
    1861/29/434
    1866/ 28/500
    1881/29
    1886/65
    1896/92
    1906/95/879
    1970/25/ 800

    Sources : archives municipales de Pleumeur-Bodou.


  20. Ar bikerien vein

    Pozioù ha ton gand Eugène Teurnier

    An dir a gan war ar vein galet
    Klemm ar vigin.
    An dir a gan war ar vein galet
    Mouez an anne.

    Bro al lanneier, bro ar vein gaer
    Bro an daol-vaen
    Pikerien vein

    Dindan ar glaw hag an oll amzer
    Labour er maez
    Euz troad ar c'hrec'h

    Ar vein zo gleb, an houarn sklaset
    Rew en aezenn
    Daouarn skalfet

    Kerreg en enk an eil ouz eben
    Juntoù bian
    Sko war ar yenn !

    Red klask an tu, red mad klask ar feilh
    Son ar gisell
    En Breiz-Izel

    Kerreg pounner evid tud dister
    Harpa r varenn
    Tourioù ken kaer !

    Deskiñ began ha deskiñ an tremp
    Sko war an tomm !
    Tap ar gavel

    Linket ar min, troet an traouilh
    Tenn ar gordenn !
    Dond ray war benn !

    Ouz krap ar c'hrec'h, dindan o lojenn
    War benn o glin
    Pikerien vein.

    Traduction et commentaires de Eugène Turnier (juin 2006) : chanson, poésie écrite par Eugène Turnier, pour une veillée au château de Kerduel, avec la troupe de Maria Prat et Yann Derrien vers 1960. Louis Turnier, le fère d'Eugène, exploitait une carrière de granite à Saint-Samson en Pleumeur-Bodou.

    Les tailleurs de pierre

    L'acier chante sur les pierres dures
    Le soufflet de la forge gémit.
    La voix de l'enclume.

    Pays des landes, pays des belles pierres,
    Pays du dolmen
    Tailleur de pierre

    Sous la pluie et par tous les temps
    Travaille dehors
    Au pied de la colline (du front de taille)

    Les pierres sont humides et l'acier est glacé
    De la gelée dans l'air, les mains entaillées (gercées)

    Les roches sont à l'étroit (serrées) l'une contre l'autre
    Juste des petits joints (fentes) entre eux
    Frappe bien sur le coin !

    Il faut prendre le bon côté, il faut bien chercher la faille (le fil)
    Le chant du ciseau
    En Basse-Bretagne

    Des rochers si lourds pour des gens si pauvres (sans importance, sans moyen)
    La barre à mine sur l'épaule, (ils font) des clochers si beaux !

    Apprendre à faire la pointe des outils (affûter) et à prendre la trempe (à tremper)
    Frappe sur le chaud !
    Attrape la pince

    Fais glisser la pierre (pour la sortir de son trou), tourne le treuil
    Elle est tendue la corde ! (il viendra sur le haut)
    Ca va venir !

    Au flanc du coteau (accroché à la verticale), sous leur abri
    A genoux,
    Tailleurs de pierre.




Illustrations

Fig. 1
Vue générale du site de la Grande Carrière de l'ïle-Grande (Paris, UTL Lannion)
Des. 2
Cartographie des carrières de l'ïle-Grande (UTL Lannion)
Des. 3
Cartographie des carrières du Trégor (UTL Lannion)
Fig. 4
Vue aérienne de l'Île Bollenec :carrière sur l'estran (Paris, UTL Lannion)
Fig. 5
Vue aérienne de l'est et sud-est de l'Île-Grande : traces d'extraction sur les rochers isolés de Toul Gwenn (Paris, UTL Lannion)
Fig. 6
Vue aérienne de l'Île Illeouic, au nord de Enez Iliav : extractions sur l'estran (paris, UTL Lannion)
Fig. 7
Vue aérienne de l'Île du Renard  : extraction intense sur l'estran nord-est, vestiges de construction sur le sommet et déchest de taille (Paris, UTL Lannion)
Fig. 8
Eugène Le Gac, ancien tailleur de pierre et Roger Belloir, acine patron carrier deToëno (UTL Lannion)
Fig. 9
Carrière de Granite Wattelet à l'Île Grande : la 1ère grue à vapeur sur rail, long de 200 m
Fig. 10
Vue aérienne du Grand Trou : ll Grande carrière de l'Île-Grande de l'entrepreneur Wattelet (Paris, UTL Lannion)
Fig. 11
La carrière Rébillon à Ranguillégan.

Voir

Pleumeur-Bodou, Présentation de la commune
Pleumeur-Bodou, Agathon (île), Carrières de l'Ile Agathon
Pleumeur-Bodou, Ile Fougère, Carrières de l'Ile Fougère
Pleumeur-Bodou, Landrellec, Carrières de Landrellec
Pleumeur-Bodou, Losquet (île), Carrières de l'Île Losquet
Pleumeur-Bodou, Morvil (île), Carrières de l'Île Morvil
Pleumeur-Bodou, Carrière de l'Île au Corbeau
Pleumeur-Bodou, Ile Grande, Dolmen (rue du), Carrière de l'Allée Couverte
Pleumeur-Bodou, Bringuiller, Carrière de Bringuiller (Landrellec)
Pleumeur-Bodou, Iliav (île), Carrières de l'Ile Iliav
Pleumeur-Bodou, Kastel Erec, Carrières de Kastel Erec
Pleumeur-Bodou, Landrellec, Carrière de l'Ile Jaouen
Pleumeur-Bodou, Petite Fougère (île), Carrière de l'Île Petite Fougère
Pleumeur-Bodou, Toul ar Staon, Carrières de Toul ar Staon
Pleumeur-Bodou, Carrière : " le Grand Trou"
Pleumeur-Bodou, Carrière Brinterch

Ministère de la Culture et de la Communication (Direction Régionale des Affaires Culturelles de Bretagne / Service Régional de l'Inventaire) / Conseil général des Côtes-d'Armor. Chercheur(s) : Prigent Guy. (c) Inventaire général, 2006 ; (c) Conseil général des Côtes-d'Armor, 2006. Renseignements : CID-documentation patrimoine, 6 rue du Chapitre, CS 24405, 35044 Rennes CEDEX, Tél. : 02-99-29-67-61. Document produit par Renabl6 : (c) Pierrick Brihaye (DRAC Bretagne) / Yves Godde (Ville de Lyon)